Homéomorphe, Yann Brunel

Comme beaucoup de très bons romans qui s’étirent et jouent sur la longueur, Homéomorphe est pluriel, multiple, sorte d’équation à la kyrielle d’inconnues et aux parenthèses qui s’imbriquent. Ce premier roman ne transforme pas seulement des théorèmes mathématiques en poésie, il se fait policier autant que chronique sociale et sociétale, récit d’une enfance à part autant que récit d’une fin de vie sordide, drame familial autant que sublime histoire d’amour. Lorsque s’ouvre le livre, Dmitri, le héros, imbibé de vodka, est à l’hôpital, au chevet de son père. Tous ignorent ce qui s’est réellement passé. L’enquête des policiers, livrée en filigrane, diffracte l’histoire en plusieurs fragments unis, lui permet de prendre de l’ampleur, d’être à la fois rond et anguleux.

Peu à peu, le présent se dessine à travers le regard d’Ivan, le frère qui n’est plus mais veille sur chacun, sur les siens et sur les enquêteurs, présence absente aussi impie que le lecteur, insensible aux chiffres et à leur complexité. Des détails convoquent ses souvenirs qui inondent les chapitres, passé et présent se faisant écho, créant des sortes de doubles aux protagonistes, en surimpression, les versions jeunes d’eux-mêmes peuplant ces pages autant que leur corps vieillissant, voûté par l’alcool et l’héroïne. Ainsi, s’esquisse leur jeunesse passée dans ce Quartier soviétique rongé par les gangs, par la pauvreté et par la crasse, s’esquissent les tensions entre leurs parents, le mutisme de leur père mathématicien, la relation fusionnelle qui unit les deux enfants – Ivan, le grand-frère protecteur, toujours, et Dmitri, le gamin à part, lunaire, perdu dans ses mondes de nombres. Et puis, peu à peu, des éclats de lumière, ces rencontres solaires qui illuminent une nuit d’encre, des regards complices, des effleurements qui ne resteront que des promesses. Se déploient aussi les racines du mal, les racines de la douleur et de la mort, de cet accident de décembre 1995 qui concrétise la bascule se devinant déjà dans des vétilles qu’Ivan essaie de comprendre, de lier au drame avec le recul, à travers la patine qui a recouvert cette jeunesse les années passant.

Homéomorphe ou « de même forme », des sentiments comblant tant et si bien le monde qu’ils embrassent sa courbure. Quant au texte, il est homéomorphe aux souffrances des personnages, se désintègre, se répète, scandé puis dansant, alors que les pensées s’enrayent, que les cœurs s’emballent – puis, le calme revient. Même pour un néophyte, la présence des mathématiques a ici quelque chose d’envoûtant. Elles sont à la fois au cœur de ce roman et un pas à côté, jamais envahissantes, là pour faire de ce livre, discrètement, humblement, une anomalie d’une splendeur et d’une élégance rare, aussi implacable qu’une partie d’échec bien menée. Ces théorèmes placés en exergue de chaque chapitre à la manière d’aphorismes ont quelque chose d’obscurément beau et rythmé, une impénétrabilité qui rentre en résonance avec les zones d’ombre de ce roman, avec ses métaphores parfois chiffrées mais si souvent poétiques, avec ses phrases longues puis courtes qui, ici et là, débordent de la ligne, rejetées comme des vers luminescents.

Homéomorphe dégage une clarté confondante, si déphasée par rapport à son apparente imperméabilité, son apparente nuit infinie. C’est un roman magnétique dans lequel le lecteur s’enfonce plus profondément à chaque page, sans pouvoir en sortir. Mohamed Mbougar Sarr a réussi à imprégner La plus secrète mémoire des hommes de toute la littérature d’hier et d’aujourd’hui ; Yann Brunel, lui, est parvenu à encapsuler la majesté des lettres, la logique mathématique et l’éternité éphémère d’une larme en cinq cents pages. C’est beau et fort d’assister à la naissance d’un grand écrivain.

Un grand merci aux éditions Gallimard et à l’auteur pour cette lecture, grandiose et inoubliable.

Yann Brunel – Homéomorphe
Gallimard
13 janvier 2022 (rentrée littéraire d’hiver 2022)
528 pages
22 euros

Ils/elles en parlent aussi : Les petites lectures de Maud

15 réflexions sur “Homéomorphe, Yann Brunel

    1. Oh ! Est-il aussi bon prof qu’il n’est raconteur d’histoires et poète ? J’ai rarement ressenti cela à la lecture d’un roman, vraiment. C’est une sorte de tourbillon magistral. L’as-tu lu ?
      Merci à toi en tout cas pour ce compliment et ce lien ténu (le premier après la réception d’Homéomorphe dédicacé) qui me relie à l’auteur !

      J’aime

    1. C’est ce que l’auteur m’a écrit dans sa dédicace et c’est ce dont j’avais peur en le débutant mais l’ensemble est tellement harmonieux que la présence des mathématiques, à la fois discrète et prégnante, n’agace ou ne perd jamais, seulement dans quelques rares métaphores qui sont là davantage pour la beauté de la langue 😉

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