Nos cœurs si loin, Elaine Castillo

Nos cœurs si loin s’ouvre sur l’histoire de Pacina, étudiante infirmière d’un milieu très modeste, prête à émigrer, à tout quitter – ses sœurs gâtées et ses parents, sa forêt et ses amies, ses montagnes et ses langues – pour changer de destin et oublier cette misère, cette peur constante. La narration s’adresse à elle, comme une manière de créer une intimité certaine entre elle et le lecteur, un lien indéfectible. Pourtant, une fois Paz aux États-Unis, c’est bien vite (peut-être trop vite, Paz n’étant alors plus qu’une ombre décharnée et taciturne) sa nièce Hero qui devient le centre de l’attention, jeune femme brisée par la vie, les os aussi mal ressoudés que l’âme. Avec sa petite cousine de sept ans, Roni, pour réconfort, des jeunes exilés prêts à lui ouvrir les bras, Hero ne peut qu’aller mieux, même arrachée aux siens, à son foyer communiste. Des bribes de souvenirs brisent ici et là la monotonie de son quotidien américain, donnent une autre couleur à ce roman et à son présent même si, volontairement sans doute, Elaine Castillo fait presque toujours du récit des vies aux Philippines une recension froide, chirurgicale, à mille lieues du chœur californien de Milpitas, bruissant de voix, papillonnant de couleurs et de lumières, frémissant de détails sensoriels – parfois trop crus.

Ainsi, la croisée de ces deux existences permet à l’autrice de donner corps à un pays et à son histoire récente, mais aussi et surtout à une famille, une grande famille, celle des Philippins émigrés – ou plutôt des Philippines – qui se serrent les coudes dans la Baie de San Francisco autour de nouilles et d’autres plats typiques de cet archipel. En effet, si tous ses protagonistes ont une voix marquante, ses personnages féminins sont plein de finesse et d’humanité, profonds, forts, toujours, que ces héroïnes soient enfants, trentenaire ou déjà âgée, mère, ancienne guérillera ou maquilleuse, mariée et conservatrice, volage ou lesbienne. Entre les îles Philippines de Marcos et la communauté filipina de Milpitas, toutes vacillent, leur Cœur si loin, séparé par un océan et toute une culture.

Elaine Castillo est elle-même née dans cette ville de Californie et n’a donc pas vécu directement le déracinement à l’œuvre dans ce premier roman si riche, qui sonne pourtant étonnamment juste. Outre les relations humaines qui sont décortiquées avec une grande sensibilité, c’est cette oscillation entre l’hier et l’aujourd’hui, entre deux terres et plusieurs langues qui fait palpiter Nos cœurs si loin, le fait frémir de tous ces fragments de phrases incompréhensibles pour qui ne parle pas tagalog, ilocano et pangasinan, certes agaçants mais contribuant à la musique singulière, enveloppante et lumineuse de ce roman.

Merci aux éditions La Croisée et à NetGalley pour cette lecture.

Elaine Castillo – Nos cœurs si loin
[America Is Not the Heart – traduit par Cécile Roche]
La Croisée
4 mai 2022
576 pages
24 euros


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