Là où nous dansions, Judith Perrignon

La fumée âcre des usines est là, flotte toujours dans l’air, lourde réminiscence de la Détroit d’avant, d’avant la « Bankruptcy », d’avant la misère. D’entre deux misères. En 2013, la ville se vide, les hommes désertent et ceux qui restent sont vides, aussi vides que les rues, que les manufactures désaffectées, vides de rythme, vides d’amour, vides de danse. Et pourtant, la musique était le cœur de cette capitale industrielle, faisait pulser ses pavés au même titre que les moteurs de ses voitures toutes neuves et que les aciéries.

Judith Perrignon s’immerge dans le passé, plonge en 1938, date de construction du Brewster Project, épicentre de son roman, tours dominant le ciment, scène de ses héros, là où nous dansions. Et puis elle avance, dans les années 1960, époque des chansons, de la Motown et de ses artistes, des Supremes et de Stevie Wonder, des rêves encore là, derrière les rumeurs enflant le long des chaînes de production Ford et Chrysler. L’alternance entre 2013 et 1970 puis 1980 donne du cœur à ce livre, rend ses phrases longues, puis courtes, puis longues vibrantes d’humanité. Les premiers chapitres sont plus laborieux, alourdis par des dialogues encombrés de multiples exclamations, alors que l’auteure excelle dans la narration, dans le récit qu’elle embrasse davantage dans les pages suivantes.

Les protagonistes de Judith Perrignon sont noirs, noirs et marginalisés, noirs et parqués, noirs délaissés dans cette ville qui tombe en ruines. Le Brewster Project d’Eleanor Roosevelt avait beau être révolutionnaire en son temps, ils ne sont plus dupes, s’ils l’ont jamais été, voient là la tentative de les isoler des blancs. Aujourd’hui décrépit, aujourd’hui destiné à être détruit, ce quartier où tant d’enfants ont grandi habite encore Ira et Archie, Roselle et Geraldine, petit-fils, oncle, grand-mère et mère – famille afro-américaine qui a tout vécu, passé et présent, comme ceux qui peuplent les courts paragraphes mélodieux de De feu et d’or. La musique a disparu ou presque, dissipée comme le brouillard des usines, évanouie sous les coups des bulldozers qui ont fait capituler les cafards et l’espoir. Et puis comme un rappel que la ville n’est pas complètement noire, mais presque, Sarah apparaît, fliquette touchante et déterminée à rendre un visage, un nom et une vie aux morts qu’elle côtoie, aux disparus qui peuplent les rues, la nuit, aux fugueurs et aux corps cachés, ces fugueurs que Thomas Reverdy croquait dans Il était une ville, portrait de cette même Détroit fauchée en plein vol. Là où ses pages étaient incolores, “colorblind” comme disent les Américains, ni noires ni blanches mais d’une poésie brouillant ces frontières si absurdes mais bien présentes, celles de Judith Perrignon sont d’un noir profond, chaud et musical, chaleureux malgré la pauvreté, la mélancolie et la colère, l’auteure mettant fin à tout débat sur l’appropriation culturelle contrairement à Nancy Huston et à son Arbre de l’oubli.

Judith Perrignon – Là où nous dansions
Rivages
6 janvier 2021
352 pages
20 euros

Ils/elles en parlent aussi : Le petit caillou dans la chaussure. Worldcinecat. Louise et les canards sauvages. Good books, good friends. Les jolis mots de Clem. Aude bouquine. Vagabondage autour de soi. Lettres d’Irlande et d’ailleurs. Christlbouquine. La bibliothèque de Delphine-Olympe, Ma collection de livres, Patricia Sanaoui Olivier

9 réflexions sur “Là où nous dansions, Judith Perrignon

    1. Il faisait partie de la sélection du Goncourt des Lycéens en 2015, quand j’y ai participé, et c’était mon titre gagnant, alors depuis l’auteur a un statut inébranlable dans mon esprit. Effectivement, cette citation m’avait marquée également !
      Je serais curieuse d’avoir ton avis à son sujet 🙂

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      1. J’avais trouvé cette citation terrible, comme un aveu de défaite de la part de ses habitants. C’est le seul roman de Reverdy que j’ai lu à ce jour. Qu’il ait obtenu le Goncourt des Lycéens ne m’étonne pas, je trouve que ces jeunes font toujours d’excellents choix dans l’attribution de leur prix.

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      2. Oui, elle donne vraiment l’ampleur de la « Catastrophe »…
        Je te conseille L’hiver du mécontentement, il m’a beaucoup plu également.
        Il n’a pas obtenu le Goncourt des Lycéens, devancé par D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan… mais j’ai plaidé sa cause ! C’est vrai que c’est un prix qui a une saveur particulière.

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