Joy Harjo écrit la douleur des Amérindiens, ceux qui ont dû partir de leur forêt, quitter leurs arbres, leurs fleurs et leurs rivières pour satisfaire le gouvernement d’Andrew Jackson – la Piste des Larmes ou la blessure lancinante qui a marqué ces peuples à jamais.

Ses vers hachent l’air, embrassent l’herbe, l’écorce des troncs et les pétales. Elle raconte les chants au coin du feu, le crépuscule mucogee qui meurt à l’horizon et la fumée qui s’élève vers le ciel, vers l’aube américaine. Elle rend hommage aux siens, à ses grands-parents et à ses parents, imprègne de coutumes et de croyances ces mots simples qui font éclore un monde, si semblable au monde que s’efforce de respecter le père cherokee de Betty dans le roman éponyme. Et puis l’arrachement à ces terres, à ce pouls de la planète, de Gaïa, pouls grâce auquel pulsait leur cœur de fils et filles des arbres et des animaux. Leur mère – leur terre, leur est volée, ils en sont chassés, loin, ailleurs, parce qu’ils gênent eux et leurs traditions, leurs chansons, leurs liens à la nature. Pour se rappeler, Joy Harjo revient là où ses ancêtres sont nés, se laisse pénétrer par le vent et les Histoires, par les souvenirs et la mémoire – mémoire comme héritage, comme bagage, comme fardeau et comme étendard. Bleus de l’âme, balafres boursouflées, adieu le pollen et le chant de la rivière, accueillons l’exil et la guerre, l’alcool et la fumée de ces drogues, refuge mirage où se blottissent les hommes. Là où David Heska Wenbla Waiden chatouillait seulement ce qui demeure des mœurs des Lakotas dans Justice Indienne, Joy Harjo s’y plonge et nous immerge à sa suite, au plus profond du traumatisme vécu, de la déchirure, du schisme entre avant – paix, bonheur, et après – malheur, douleur.

Pour resituer ce dont elle parle, expliquer, offrir une incursion dans son histoire et celle des siens, des bribes de récit s’intercalent dans les sanglots qu’elle écrit. Certains poèmes semblent effleurer notre âme, lui chuchoter des paroles dans une langue qu’elle seule parle, tandis que d’autres laissent presque de marbre, restent bloqués par notre peau et ne font pas écho en nous. Ils se bercent des cris de violence de l’Homme Blanc, des lamentations des pensionnats où étaient envoyés les enfants, des plaintes des mères esseulées et des peuples brisés.

Les poèmes de la poétesse, auteure de Crazy Brave, sont traduits par Héloïse Esquié, mais, sur les pages de gauche, ils restent inviolés dans leur rythme et leur beauté ramassée, haletante, permise par l’anglais. Deux mondes cohabitent : celui que la traductrice a imité, inévitablement étiré en l’ouvrant aux francophones et celui de Joy Harjo, complexe, heurté, comme haché par un tomahawk.

Merci aux éditions Globe qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Joy Harjo – L’aube américaine
[An American Sunrise – traduit par Héloïse Esquié]
Globe
7 avril 2021
220 pages
15 euros

Ils/elles en parlent aussi : Lili au fil des pages

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