Le jour où le monde a tourné, Judith Perrignon

Après Là où nous dansions, Judith Perrignon délaisse Détroit et sa plume de romancière pour l’Angleterre du siècle passé et le micro de journaliste. Elle croise les perspectives, ouvre le débat et orchestre une discussion entre différents acteurs de la sphère politique de la deuxième moitié du XXème siècle. Kenneth Clark, fidèle de Margaret Thatcher, répond indirectement à Neil Kinnock, leader d’alors de l’opposition travailliste, tandis que Charles Powell, le conseiller diplomatique de la Dame de Fer, et Charles Moore, son biographe, jouent, sans le savoir, les arbitres. Judith Perrignon ne les a pas confrontés les uns aux autres mais elle parvient dans ce document à donner le sentiment qu’un débat a lieu, sur divers sujets. Divisé en plusieurs parties, Le jour où le monde a tourné s’attarde successivement sur différents aspects des mandats de Thatcher après avoir évoqué sa jeunesse en quelques pages. Les théories économiques qu’elle veut mettre en œuvre, le libéralisme radical en lequel elle croit plus que quiconque, sont bientôt relayés par son rapport au monde et plus particulièrement à l’Europe, l’autrice et ses deux comparses de Radio France (Gaël Gillon et Benjamin Thuau) réalisant cette enquête en terre d’Albion lors du mois de février 2020, alors que le Brexit prend effet.

Cependant, si ses politiques et idéologies inébranlables sont soigneusement analysées par ces interviewés, de part et d’autre de l’échiquier politique, Judith Perrignon n’oublie pas de donner la parole à la « société » anglaise – un mythe selon Thatcher, pour qui seuls comptaient les individus. Celle qui révoqua la loi assurant un verre de lait quotidien à chaque écolier bouleversa son pays, son tissu social. Si son inflexibilité et son autoritarisme transparaissent inévitablement dans les parties de ce livre qui s’attardent sur ses réformes – abstrayant pourtant la voix populaire –, elles prennent ici une tout autre ampleur alors que s’expriment des anciens membres de l’IRA, que sont livrés des bribes du cahier tenu par Bobby Sands, le martyr républicain, lors de sa grève de la faim, des extraits du journal d’un homme ayant participé à la Grande Grève des mineurs qui dura un an, de 1984 à 1985. Ces cent pages du Jour où le monde a tourné (qui en compte deux-cent cinquante) lui confèrent plus de profondeur, une dimension plus humaine. Elles lui donnent aussi plus de légitimité, sans doute, amenant des sentiments là où ne s’affrontaient que des discours, des interprétations et des doctrines.

Certes, ce livre apparaît parfois comme désordonné de par cette volonté de livrer des bribes d’interviews qui se font écho, s’interrompent et reprennent sur différents sujets, tantôt dans une approche thématique, tantôt dans une approche chronologique. Mais avec ce récit qui prend souvent la forme d’un débat, parfois celle d’un roman choral particulièrement poignant, Judith Perrignon, Gaël Gillon et Benjamin Thuau offrent aussi un cadre plus vaste aux Enfants de Longbridge de Jonathan Coe, relient Mon Traître de Sorj Chalandon à une toile de plus grande envergure, ancrent le tourbillon de Milkman d’Anna Burns dans les Troubles nord-irlandais, éclairent L’hiver du mécontentement de Thomas B. Reverdy d’une toute autre lumière.  

Merci aux éditions Grasset et à NetGalley pour cette lecture.

Judith Perrignon – Le jour où le monde a tourné
Grasset / France Culture
16 mars 2022
256 pages
20 euros

Ils/elles en parlent aussi : Ma collection de livres. Vagabondage autour de soi. Christlbouquine. Les livres d’Ève

13 réflexions sur “Le jour où le monde a tourné, Judith Perrignon

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    1. Judith Perrignon embrasse ici beaucoup plus largement l’histoire du Royaume Uni, en termes tant géographiques (elle ne se cantonne pas à Londres), que chronologiques (l’hiver du mécontentement est donc englobé dans le propos, signant le tournant et l’arrivée de Thatcher au pouvoir), que sociaux (mineurs, républicains nords-irlandais, même si la politique a une place prépondérante et éclipse presque l’aspect sociétal). Cependant, le lien est effectivement facile à faire 🙂
      Merci à toi !

      Aimé par 1 personne

  4. il m’attend dans ma PAL (retard toujours en cours!) les années Thatcher me fascinent (pas dans le sens groupie bien-sûr! ) je me souviens des mineurs, des prisonniers qu’elle a laissé crever de faim sans la moindre scrupules… Et tout le reste 🙂
    j’ai beaucoup aimé le roman de Jonathan Coe « Testament à l’Anglaise » sur la Dame de fer et sa politique 🙂

    Aimé par 2 personnes

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