Le premier jour du printemps, Nancy Tucker

Le premier jour du printemps, Chrissie, huit ans, tue un petit-garçon. Elle veut se sentir comme Dieu ; elle doit exorciser cette effervescence qui tord ses entrailles, bouillonne dans ses veines, alors elle pose ses petits doigts sur le petit cou, et elle serre, fort. Personne ne saura, c’est son secret, sa force, la source de douces pensées. Enfin, elle a eu l’ascendant sur quelque chose, sur quelqu’un ; enfin, elle a ressenti le pouvoir qui coule dans ses mains. Désormais, elle peut continuer à courir les rues l’estomac creux, à brusquer ses amis, pourtant fidèles envers et contre tout, à voler des bonbons, se réconfortant à l’idée de sa brève métamorphose en déité.

La force du style de Nancy Tucker réside en ces phrases très courtes, percutantes, qui semblent sortir des lèvres d’une enfant. La jeune meurtrière est la narratrice, son désarroi transparaissant derrière ses mots de gamine maltraitée – pas de violence, davantage de l’ignorance, de la négligence criminelle dans un quartier anglais très pauvre, qui n’est pas sans rappeler le cadre de Shuggie Bain, autre enfant seul et abimé. Les rues sont sordides, autant que ce premier roman, bourbeux, tragique et désarmant. La mère de Chrissie ne la nourrit pas, disparaît pendant plusieurs jours, crie, boit. Elle n’aime pas sa fille et sa fille a faim d’amour, une faim dévorante, inextinguible. Cet amour, dix-sept ans plus tard, Chrissie devenue Julia l’offre sans retenue à Molly, sa propre fille. Elle est sortie du foyer où elle a grandi, enfin à l’abri, soignée et le ventre plein – mais le cœur vide et la gorge nouée –, a refait sa vie et a accouché de cette enfant qu’elle chérit et qu’elle craint tant de perdre. La narration va de la petite-fille meurtrie et meurtrière, « fille en verre cassé », à la mère qu’elle est devenue dans une alternance rendant le roman plus poignant encore.

L’autrice s’attarde sur la maternité, la maltraitance, mais aussi et surtout sur la repentance. Elle crée une anti-héroïne étonnamment touchante dans sa perdition, une peste qui devient assassine sans vraiment le comprendre, persuadée que les morts ressuscitent – comme son papa qui va et vient, jamais vraiment là quand elle a besoin de lui. Que ce soit la Chrissie adulte, Julia, mère terrassée par la crainte de mal faire, ou la Chrissie de huit ans, la mauvaise graine qui cherche l’attention, toutes deux apparaissent comme presque tangibles, sincères dans leur détresse déchirante.

Merci aux éditions Les Escales et à NetGalley pour cette lecture.

Nancy Tucker – Le premier jour du printemps
[The First Day of Spring – traduit par Carine Chichereau]
Les Escales
17 mars 2022
336 pages
22 euros

Ils/elles en parlent aussi : Culture vsnews. Valmyvoyou lit. Mes p’tits lus. Les livres d’Ève. Lili au fil des pages

16 réflexions sur “Le premier jour du printemps, Nancy Tucker

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