Shuggie Bain, Douglas Stuart

Shuggie Bain, fils trop aimant

Ce premier roman relate l’enfance de Shuggie Bain, garçon trop tendre et doux pour le destin que la vie lui réserve. Shuggie naît dans les années 1970 à Sighthill, banlieue de Glasgow – comme Douglas Stuart. Dernier d’une famille de trois, il est le pleurnicheur, le cafteur, celui qui s’accroche aux jupes de sa mère alors que les deux aînés ont déjà compris. Ils savent qu’Agnes Bain ne guérira pas. Que la Special Brew aura raison d’elle si ce n’est pas une nuit d’amour avec une pleine bouteille de vodka. Shuggie, innocent, petit, ne voit pas l’évidence. Il aime, de tout son cœur, ballotté par les états d’âme de sa mère, par ses crises de larmes et ses hurlements. Il grandit mais ne s’endurcit pas vraiment, ou tout juste, bientôt capable de garder de la monnaie sur les allocations du lundi et du jeudi pour pouvoir manger avant qu’elle n’achète ses cannettes ornées de pinups, les mêmes avec lesquelles il aimait jouer dans ses jeunes années.

Le récit de Douglas Stuart, entre douleur et douceur

Margaret Thatcher ressert l’étau sur les quartiers pauvres d’une ville déjà pauvre, les bières se succèdent au même rythme que les aventures sans lendemain, les coups d’un soir pour payer l’alcool. Douglas Stuart se concentre sur le benjamin, très probablement son double fictionnel, crée ce personnage infiniment touchant, prêt à tout pour aider Agnes à redevenir elle-même – ce qui, en réalité, ferait d’elle une autre. Parfois, Catherine ou Leek, les aînés de Shuggie, focalisent, parfois les pensées de la mère prennent le dessus, déchirée entre son besoin de boire et la vague conscience qu’elle doit protéger le fragile Shuggie, le Shuggie différent, trop délicat pour ces quartiers de Glasgow, entre anciennes houillères et maisons mitoyennes misérables. Mais alors que les phrases se succèdent, jamais monocordes malgré le quotidien d’une monotonie stridente et acrimonieuse, le protagoniste, qui quitte lentement ses culottes courtes mais pas le giron de celle qu’il aime plus que tout, devient la voix dominante de ce roman éponyme. Si le récit est déchirant, ici et là des paillettes de douceur, des figurines ciselées, le « rêve sucré » qui s’élève d’une boulangerie, la chaleur d’une étreinte trop éphémère, la promesse d’une rencontre et l’espoir, toujours, dévorant, encore plus acéré que le dénuement cru du tourment ordinaire, viennent jeter une lumière douce mais trop claire pour vraiment montrer la voie à Shuggie.

C’est d’un réalisme brutal mais foudroyant, d’une authenticité criarde mais bouleversante. C’est un sacré roman, lauréat du Man Booker Prize 2020, comme Milkman d’Anna Burns avant lui, en 2018. Il fait partie de la première sélection du prix Médicis 2021.

Un grand merci aux éditions Globe et à La Bande pour cette lecture qui ne s’oublie pas.

Douglas Stuart – Shuggie Bain
[Shuggie Bain – traduit par Charles Bonnot]
Globe
18 août 2021
496 pages
23,90 euros

Ils/elles en parlent aussi : Love in books. Worldcinecat. Mademoiselle Maeve. Manon lit aussi

11 réflexions sur “Shuggie Bain, Douglas Stuart

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