Le couloir rouge, Brice Matthieussent

Quatre amis se retrouvent, comme une fois par mois, dans un restaurant asiatique du 16ème arrondissement, et cette fois, l’un d’eux, Marco, interrompt la narration pour leur raconter sa propre expérience du Vietnam, alors que la guerre touchait à sa fin. Étonnamment, il n’a jamais confié à ses trois comparses ces anecdotes sur sa jeunesse, anecdotes qui sont bien plus que cela pour lui, qui ont fait de lui qui il est. Son récit est donc bien vite la composante essentielle du roman, tout juste entrecoupé de brefs commentaires du narrateur sur les pauses oratoires de Marco durant lesquelles celui-ci se reprend et boit une gorgée du sancerre servi par Vuong, le tenancier du restaurant, et tire sur sa cigarette.

Alors âgé de vingt ans à peine, le jeune homme était envoûté par la promesse d’un Orient dépaysant, irrésistiblement attiré par l’apprentissage de la pensée bouddhiste. À la place, il vécut au Vietnam deux expériences marquantes entre autres événements, expériences oscillant entre rêve, cauchemar et réalité, que Brice Matthieussent relate d’une plume très sensorielle. Ces moments troublants le furent aussi et surtout parce qu’ils coïncidèrent avec une perte momentanée mais saisissante du langage, les sensations et le corps prenant le pas sur l’esprit et la rationalisation qu’accompagne toute mise en mots du vécu. En évoquant de tels moments, l’auteur se plie donc à la pensée commune, reliant, inconsciemment ou non, cet Orient à la fois fantasmé et crûment réel au tangible – ce qui est représentatif du stéréotype dichotomique faisant des colonies françaises le lieu de l’expression des pulsions, de la chair, et de la métropole celui de l’âme. Pourtant, la manière dont Brice Matthieussent, également traducteur de grands noms de la littérature américaine, entremêle métaphores sensibles et recensions de souvenirs dilatés tout autant qu’affutés par le temps fait de ce Couloir rouge un voyage dans le passé et dans les forêts écarlates où Malraux s’était ébattu avant lui, comme Jean-Noël Orengo l’évoquait brillamment dans Les jungles rouges.

Plongée dans la touffeur vietnamienne, brève immersion dans l’horreur devinée, esquissée, de la guerre, critique du colonialisme auquel il est pourtant lié, Le couloir rouge offre une expérience sensorielle déroutante, portée par une langue superbe.

Merci aux éditions Bourgois qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Brice Matthieussent – Le couloir rouge
Bourgois
12 mai 2022
208 pages
18 euros

2 réflexions sur “Le couloir rouge, Brice Matthieussent

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