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Bandes dessinées

1984, George Orwell ; Fido Nesti

Quand 1984, le classique de George Orwell, est adapté en roman graphique, cela donne la version de Fido Nesti, parue chez Grasset il y a peu, basée sur la traduction de 2018 de Josée Kamoun. La couverture est celle de l’édition originale, rouge, beige et grise, inquiétante, monumentale. Pour transposer le texte en traits, l’illustrateur brésilien s’est contenté de ces trois teintes, livrant des planches monochromes et d’autres où les nuances se mêlent. Plus la violence et la transgression sont prégnantes, plus l’écarlate éclate sur la page. Les plans s’intercalent, le sujet – Winston – est vu de près et de loin, scruté sous toutes ses coutures. Les angles ne sont jamais les mêmes comme pour traduire visuellement « Big Brother is watching you » : de haut, de dos et de face, de droite comme de gauche, le héros est examiné, espionné. Il ne peut échapper au parti, à la dénonciation, aux règles et à la dictature.

Pour les néophytes, rappelons que 1984 retrace le parcours de cet homme qui doute dans un régime totalitaire où il ne fait pas bon douter. La guerre a remplacé la paix, la souffrance a remplacé l’amour, la servitude a remplacé la liberté. Dans cette atmosphère dystopique étouffante, Winston tombe amoureux et son adhésion extérieure sans faille se fissure : le risque d’être « vaporisé » grandit… Les silhouettes ombrées des deux amants viennent apporter un peu de douceur et de légèreté mystérieuse à un roman graphique dense et inquiétant où la douceur n’existe pas. En effet, la rigidité austère des machines menace et domine les protagonistes, à la fois mous et maigres ; les bombes pleuvent sur une Londres méconnaissable qui appartient désormais à l’Océanie.

Le roman culte, qui résonne étrangement à nos oreilles en ces temps de fake news et d’État tout puissant, avait créé un système glaçant, du gouvernement à la géopolitique, de l’organisation sociale au langage – système que Nesti retranscrit en dessins. Il a conservé en tant que telles l’appendice consacrée au « néoparler » et les pages du livre de la Fraternité – l’espoir contrerévolutionnaire – qui viennent s’intercaler, pages de texte pour que le lecteur change de réalité en même temps que les héros découvrent un nouveau monde. Nesti a également choisi de garder certains passages dans leur langue originelle. Les non-anglophones regretteront donc ces quelques phrases qui parsèment les illustrations, vestiges du verbe orwellien. Mais pour le reste, les phrases sont expurgées, nombre d’elles ont disparu, remplacées par des cases, presque toujours au nombre de douze par planche. Pour autant, c’est une bande-dessinée bavarde, comme il se doit quand un tel monument se transforme en images. Les appendices qui relient les bulles aux personnages, presque tous semblables – silhouettes ternes et inquiétantes, visages fermés et émaciés aux petits yeux vicieux –, sont ondulées, semblables à des effluves de fumées ou des serpents insidieux : toute parole est dangereuse. Parfois, les personnages dépassent, s’échappent des bordures et se déversent d’une case à l’autre : ils sortent du cadre, au propre comme au figuré.

De nombreuses techniques bédéistes sont donc au service de la dictature imaginée par Orwell qui, si elle n’avait pas vieilli d’une année, se voit colorée d’un message tout autre aujourd’hui alors que les régimes populistes sont légion, que la presse est muselée dans tant de contrées et que les écrans et autres réseaux sociaux ont envahi nos vies pour mieux nous pister et nous faire consommer – attention cependant, fausses citations fleurissent sur le net et à trop abuser de références, elles en perdent tout leur sens… Fido Nesti lui-même confie avoir souhaité adapter 1984 en partie à cause de J. Bolsonaro, le président brésilien, et de ses dérives autocratiques. Le trait sûr, le sombre des planches, les masses évoluant dans l’ombre des posters immenses à l’effigie de Big Brother et cette dimension actuelle s’ajoutent au côté oppressant du texte.

Avis cependant aux musophobes, ils pourraient avoir une mauvaise surprise….

Grasset parle de cette adaptation ici.

Ils en parlent aussi : EmotiOnS, Lettres d’Irlande et d’ailleurs, Dystopia, La lettre du phénix, SambaBD, La culture dans tous ses états, Mes échappées livresques, Le jardin de Natiora, La bibliothèque de Céline, Manon lit aussi, La plume de Victoire, J’ai 2 mots à vous dire

16 réponses sur « 1984, George Orwell ; Fido Nesti »

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