Faire bientôt éclater la terre, Karl Marlantes

Fresque familiale de six cents pages, Faire bientôt éclater la terre part de Finlande pour s’ancrer dans l’Ouest américain – pas la Californie fantasmée des chercheurs d’or, mais le nord froid, hostile, hérissé de monstres de trois mètres de diamètre. Les pins douglas sont plus nombreux que les habitants, que les bûcherons qui s’implantent dans cette région frontalière du Canada, encore plus que les femmes qui se font presque aussi rares que les diamants.

La fratrie Koski arrive peu à peu sur ces terres, fuyant la Finlande de la fin du XIXème siècle, occupée par la Russie des tsars, muselée et muselant les nationalistes ainsi que les communistes. Ilmari, Matti et Aino se retrouvent au bord de la Deep River, les hommes embrassant bientôt l’écorce avec la lame de leurs scies et de leurs haches tandis qu’ils essaient de marier leur sœur – c’est dire s’ils la connaissent… La jeune femme a un caractère inflammable. En deuil, indomptable, rebelle et déjà déterminée à faire ses preuves dans la lutte sociale, ici ou ailleurs, Aino s’engage aux côtés des travailleurs, de l’International Workers of the World (IWW) et inscrit son nom (fictif) dans l’Histoire du syndicalisme américain, quitte à se brûler les ailes.

Karl Marlantes, lui-même fils d’émigrés finlandais, crée une femme forte, feu follet vibrant de fierté, alimenté par ses lectures de révolutionnaires russes en devenir et entourée d’hommes braves qui affrontent les aléas d’une vie rude arrachée à leur terre, de femmes qui essaient de trouver leur place dans ce monde si masculin. Pour ce faire, il s’inspire des héros d’un poème épique finlandais publié en 1835, le Kalevala, et les ancre dans un contexte tout autre. Les Koski recréent des racines, enfouissent les traumatismes d’hier sous un terreau nouveau, se bâtissent lentement une communauté et une réputation, avancent pas à pas dans l’existence alors que le continent américain est agité de soubresauts, tout comme l’Europe le sera bientôt.

Les combats du début du XXème siècle – lutte des classes, montée du syndicalisme, soulèvements pour les droits des travailleurs et des femmes, frictions entre les différentes diasporas, guerre qui couve et éclate – donnent une orientation particulière à la vie des Koski, une couleur spécifique à leurs relations changeantes, famille qui s’agrandit alors que leurs racines s’étendent dans le sous-sol de l’état de Washington jusqu’à atteindre l’Oregon.

Roman choral, Faire bientôt éclater la terre est ainsi rythmé par ces micro-révolutions qui agitent lentement le monde, séismes à peine perceptibles se transformant paragraphe après paragraphe, détail après détail, en faille écartelant le sol. L’auteur décrit patiemment chaque étape sur la longue route menant aux droits de l’Homme, la faisant entrer en résonance avec la vie personnelle, familiale et professionnelle de ses personnages auxquels il confère une véritable épaisseur – heureusement d’ailleurs, après tant de pages et de péripéties. Justement, celles-ci sont souvent presque microscopiques à l’échelle du monde – trot de fourmis qui gravissent une colline alors que les années passent. De ce fait, certaines longueurs se font nécessairement sentir, Karl Marlantes adoptant presque une narration « omni-compétente » selon le terme inventé par Liz Maynes Aminzade. Ainsi, il décrit longuement et à plusieurs reprises les techniques des bûcherons et celles des pêcheurs, leurs journées, s’attarde aussi sur la configuration géographique de certains lieux – toute visualisation restant généralement compliquée pour le lecteur tant les termes propres au travail du bois de l’époque brouillent le reste du texte.

Malgré tout, cette fresque familiale et historique propose un voyage qui ne se refuse pas aux côtés d’une famille attachante et de ses comparses, d’hommes et de femmes qui se battent quotidiennement pour leur subsistance, leur dignité et celle des leurs.

Ce roman est en lice pour le Grand Prix de littérature américaine 2022.

Merci aux éditions Calmann Levy et à NetGalley pour cette lecture.

Karl Marlantes – Faire bientôt éclater la terre
[Deep River – traduit par Suzy Borello]
Calmann-Levy
17 août 2022 (rentrée littéraire d’automne 2022)
605 pages
24,50 euros

Ils/elles en parlent aussi : Aire(s) libre(s). Valmyvoyou

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7 réflexions sur “Faire bientôt éclater la terre, Karl Marlantes

  1. Ping : Noël 2022 – livres en pagaille – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

    1. Je l’ai appris en rédigeant mon mémoire, le terme correspondant parfaitement à certains passages de Jonathan Franzen. Je ne sais pas s’il est reconnu mais la chercheuse qui l’a inventé a mis le doigt sur quelque chose !
      C’est en tout cas le seul bémol que je retiendrai sur ce roman, ces paragraphes trop techniques. Ce fut malgré tout une très belle lecture et je te remercie vivement du conseil et d’avoir intercédé en ma faveur 😘

      Aimé par 1 personne

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