Un univers onirique qui nous perd (L’inconsolé, Kazuo Ishiguro)

La lecture de L’inconsolé fait naître une certaine perplexité, induit un flottement perturbant chez le lecteur. Oscillant perpétuellement entre rêve et réalité, le héros de Kazuo Ishiguro, M. Ryder, semble tour à tour perdu dans des hallucinations étranges puis parfaitement éveillé. Outre cet état intermédiaire et singulier, le dédoublement entre le protagoniste et le narrateur interne vient ébranler encore davantage les certitudes du lecteur. En effet, si M. Ryder paraît avoir déjà rencontré certaines personnalités, certains lieux de la ville d’Europe de l’Est où il séjourne, le narrateur, lui, semble ne pas se remémorer ce dont il devrait se souvenir, comme si sa mémoire était faite de brume, perdue ou inaccessible. De là partent toutes les questions que pose ce livre qui n’y répondra jamais vraiment.

L’atmosphère onirique est également renforcée par l’impression de flottement, de langueur qui se dégage de ce roman, page après page, et par les multiples oublis du héros qui laisse ses responsabilités se dissoudre pour soudain réapparaître alors que l’heure sonne. Cet état est propre à certains rêves – le temps s’étire, se rallonge, puis se condense d’un seul coup, empêchant le rêveur d’avancer. La plume de Kazuo Ishiguro, prix Nobel de Littérature, parvient ainsi à adopter cette mollesse des montres de Dali : les minutes coulent sans discontinuer, flot lent mais inexorable. Cependant, l’histoire en elle-même, comme le temps de narration, s’étire, traîne, le héros paraît ailleurs, comme si on l’avait libéré de ses obligations de pianiste émérite. Sollicité de toutes parts par des hommes et des femmes singuliers – supposés être tour à tour sa compagne, son fils, un ancien camarade de classe, un chef d’orchestre alcoolique fantasque et amoureux, un porteur de bagages à bout physiquement, l’hôtelier dépassé par les événements… – M. Ryder ne parvient pas à prioriser les impératifs qui lui incombent, ce qui fait naître l’atmosphère entre-deux-eaux qui caractérise ce roman.

Fiction ou réalité, rêve ou réalité ? Lire L’inconsolé, c’est matérialiser ce moment entre la nuit et le matin, cette aube à peine levée au cours de laquelle les passants ont une démarche somnambule, encore endormis mais déjà dans le monde, prêts à trébucher sur la vie.

Pour en savoir plus sur cet étrange roman qualifié plusieurs fois de chef-d’œuvre, c’est ici.

2 réflexions sur “Un univers onirique qui nous perd (L’inconsolé, Kazuo Ishiguro)

  1. Ping : Chevreuse, Patrick Modiano – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  2. Ping : Violon conjugué à tous les temps (Âme brisée, Akira Mizubayashi) – Pamolico : critiques, cinéma et littérature

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