American Rust, Philipp Meyer

Hachées, saccadées, les phrases se succèdent dans une suite de staccatos, infernaux dilemmes intérieurs, dialogues de « je » et de « tu » qui se répondent et se contredisent alors que les héros de Philipp Meyer se débattent dans la bourbe rouillée qui les englue depuis toujours – Rust Belt, états sidérurgiques roussis, American Rust. Cernés d’usines désaffectées, les héros évoluent, hagards, dans les rues de Buell, Pennsylvanie, et alentours, entre bois lugubres et carcasses d’anciennes aciéries. Les emplois sont rares, désespérément rares. Les hommes boivent, sont tatoués et grossissent en délaissant leur femme et leurs enfants. Les femmes désespèrent et hésitent à partir – quelle que soit la manière. Les enfants, eux, sont de la graine de voyou, destinés à voler ou à vivre aux crochets de la société, ou, peut-être, à s’arracher de cette fange rouillée s’ils n’échouent pas derrière les barreaux avant.

C’est cette Amérique profonde que raconte Philipp Meyer dans son premier roman, Un arrière-goût de rouille, réédité par Albin Michel dans une traduction révisée et sous son titre original cette fois : American Rust ; cette même Amérique que Stephen Markley dépeignait dans Ohio. Meyer immerge son lecteur dans cet univers sombre et triste, peuplé de hillbillies et de hères condamnés, quel que soit ce que l’on entend par là. Il joue avec les focalisations pour créer une véritable arène, un théâtre hanté par les ombres de ses héros, si touchants malgré leur situation, leur précarité, leurs fêlures – aussi sans doute à cause d’elles.

Poe et Isaac sont amis. Ils auraient pu aller à l’université, chacun brillant dans son domaine. Poe est musclé et jamais aussi malin que sur un terrain de football ; Isaac calcule plus vite que quiconque et il est décidé à devenir chercheur. Pourtant, tous deux ont laissé passer leur chance, par manque de courage ou par désillusion, par incertitude ou par devoir. Lee, la sœur d’Isaac, est partie, elle, et s’est mariée. Sa bague de fiançailles vaut sans doute plus que la maison de son père. Quant à la mère de Poe, Grace, elle souffre de ses doigts, du froid de son mobil-home, le cœur à peine réchauffé par Harris, le flic doux et gentil qui a toujours protégé son fils – jusqu’à l’inévitable. Tous prennent vie sous la plume de Meyer, gagnent en épaisseur alors que les pages se tournent, que les répliquent fusent, que les phrases courtes s’enchaînent, menant le lecteur dans leur esprit torturé, peu à peu contaminé par la rouille qui ronge déjà tout ce qui les entoure. Le « je », le « tu » et le « il » se relayent, comme autant de façons de varier le rythme et les points de vue, portant néanmoins à chaque fois sur un seul personnage.

Poignant, vibrant de justesse, American Rust offre un écrin de métal corrodé à tous ces hommes et femmes ruinés par le changement de paradigme, regardés de haut par les puissants, sans perspective, voire sans avenir, nés pour mourir comme nous tous.

Merci à la collection Terres d’Amérique qui en contribuant à enrichir aVoir aLire a également contribué à enrichir Pamolico.

Philipp Meyer – American Rust
[American Rust – Sarah Gurcel]
Albin Michel (Terres d’Amérique)
3 novembre 2021 (réédition)
496 pages
22,90 euros

Ils/elles en parlent aussi : Little coffee book. Dealer de lignes. La page qui marque. Black books. Hop! sous la couette.

16 réflexions sur “American Rust, Philipp Meyer

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