American Rust, Dan Futterman

Regarder une adaptation, c’est accepter que le livre aimé ait été transformé, coupé et dans tous les cas, remodelé pour le petit (ou le grand) écran. Ici, le premier roman de Philipp Meyer a été étiré, travesti, des axes ont été creusés plus en profondeur, ajoutés, l’implicite devient explicite, les non-dits sont désormais exposés au grand-jour, tout y est surinterprété. Une nouvelle fois, Isaac (David Alvarez), vingt ans, fuit Buell, Pennsylvanie, laissant Poe (Alex Neustaedter) seul aux prises avec les conséquences de leurs actes, avec ses sentiments pour Lee (Julia Mayorga) qui revient après des mois d’absence et un mariage heureux, avec la misère ambiante, les combines de son père absent et les douleurs de sa mère, Grace (Maura Tierney), tiraillée entre son ex et le chef de la police, Harris (Jeff Daniels). Les acteurs parviennent à rendre visibles les failles de ceux qu’ils interprètent, même si les performances sont assez inégales – mention spéciale à Jeff Daniels autour duquel tourne cette fois l’œuvre, Maura Tierney et Alex Neustaedter.

Ces personnages, s’ils traversent approximativement les événements mis en scène dans l’American Rust original, ne sont plus les mêmes. Ils ont perdu leur caractère attachant et les réalisateurs ont échoué à rendre tangible le flux de conscience qui traversait le récit, souffle bouleversant qui touchait à la dyspnée désespérée des protagonistes. Grace est plus farouche, moins timide, moins passive ; son mari prend davantage de place, tout comme ses trafics ; Lee devient exaspérante ; son époux est espagnol et non américain ; Isaac semble avoir trente ans et non vingt ; Harris est encore plus dépendant à ses médicaments et trempe dans des affaires louches. Seul Billy paraît avoir conservé l’essence d’encre que lui avait conféré Meyer, quoique plus violent ici que dans le roman.

Réécrit, celui-ci l’a été. Nécessairement, tout devait être déployé sur un arc narratif plus ample, mais l’esprit du livre n’est plus là, malgré la participation de Philipp Meyer à l’élaboration du scénario. La série est plus sordide que son modèle, plus noire, et d’ailleurs ses plans semblent privés de lumière et de nombreuses scènes se déroulent de nuit. Même si elle accentue les romances, elle fait passer le polar avant le reste, réinvente le meurtre, et même l’intrigue en la centrant autour de la drogue : après tout n’est ce pas le fléau des hillbillies ? Les amateurs de policier seront sans doute charmés par ce parti–pris et par les rouages de l’enquête, les fausses pistes se multipliant. Malgré ce virement vers le sang et le mystère, les tentatives de conserver une dimension sociologique en créant des pans entiers de récit sautent aux yeux, quitte à ce que Dan Futterman, le scénariste, en fasse trop. Les ouvrières veulent se syndiquer, portées par Grace ; la corruption prend une nouvelle tournure, entre pactes policiers et rivalités ; l’identité métissée d’Isaac et de Lee se voit accorder un rôle plus important ; l’homosexualité tue puis éclatant au grand jour devient un pilier de ces histoires qui s’entrecroisent là où elle n’existait pas, pas même entre les lignes, ajoutant au glauque de l’ensemble.

Outre la frustration grandissante que ressentira un lecteur ayant aimé le roman, l’impression qu’une autre œuvre pompe l’énergie de son original, il faut souligner la peinture sociale à l’œuvre, mais aussi les stéréotypes qui sous-tendent l’ensemble des neuf épisodes. Difficile de faire la part entre la représentation fidèle de la région de la Rust Belt, minée par la désindustrialisation, et les clichés tant tout y est présent, frôlant l’overdose – sans mauvais jeu de mots. Difficile aussi de déterminer si le roman se déploie ainsi, gagne en profondeur de champ et en suspense, ou s’il perd en intensité et en crédibilité. La seconde hypothèse semble malgré tout la plus plausible.

De : Dan Futterman, Philipp Meyer
Année : 2021
Nombre d’épisodes : 9
Durée moyenne : 52 minutes
A voir sur Canal +

9 réflexions sur “American Rust, Dan Futterman

  1. Ping : Lady Chevy, John Woods – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  2. Maximelefoudulivre

    Bonjour Ceciloule,

    J’ai lu le livre il y a une semaine. J’ai ensuite enchainé avec la série (oui je raconte un peu ma vie). En confrontant les deux, je dois admettre qu’il y a pas mal de changements et j’ai largement préféré l’histoire dans le livre.
    Je ne comprends pas pourquoi ils ont changé autant d’éléments clefs.

    Un peu déçu par la série donc.

    Bonne journée

    Chaleureusement,

    Aimé par 1 personne

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