Memorial Drive, Natasha Trethewey

Dans ce récit, Natasha Trethewey remonte le fil de sa mémoire avant qu’il n’achève de s’étioler. Elle remonte le long de Memorial Drive, à la fois au sens premier et au sens figuré : elle marche le long de cette route où elle a grandi, où Gwendolyne, sa mère, a vécu avant d’être assassinée, et elle effectue un long chemin mémoriel, dans l’ombre de ce bâtiment hommage au Sud confédéré, à la suprématie blanche, qui surplombe cette avenue d’Atlanta.

L’auteure, également poète et lauréate du prix Pulitzer, raconte son enfance de fillette métisse, entourée d’un père absent et d’une mère idolâtrée. Elle relate le Sud profond des années 1950 puis 1960, lors de la rencontre de ses parents puis de ses jeunes années. Elle s’attarde sur les difficultés rencontrées par un couple mixte dans le Mississippi d’alors, et par elle, son quotidien de « zèbre » comme l’appelèrent méchamment des petits blancs, entre l’école et la maison. Elle évoque les douceurs de ses journées, le bonheur d’apprendre face au tableau noir, de flâner d’une bâtisse à l’autre, entre les jupes de sa grand-tante et de sa grand-mère, de se réfugier dans ses craintes de petite-fille, dans les métaphores de son père et dans ses rituels enfantins, raccrochée à ses objets fétiches – des bobines de fil en bois, un éventail en soie, un dé à coudre. Cette première partie, tendre, permet à Natasha Trethewey de définir un cadre à son travail, de remonter lentement vers la raison d’être de ce livre – la mort de sa mère, précédée par l’exil, la maltraitance, l’intimidation, le traumatisme que cela représenta pour la jeune femme de vingt ans qu’elle était alors devenue. Peu à peu, le quotidien de la famille recomposée, les bleus sur le visage de Gwendolyne, laissent place à des réflexions sur le souvenir, sur la culpabilité, la manière d’appréhender un tel deuil à cet âge. Elle écrit, revient en arrière, mais a besoin de relier ce passé à son présent, de reprendre son souffle, sans doute, dans ce récit de la descente aux Enfers progressive de celle qu’elle aimait plus que tout au monde, perçue par ses yeux d’enfant puis d’adolescente.

Memorial Drive est un récit poignant sur la « race » aux États-Unis, sur les violences conjugales et l’impossibilité de s’en extraire, même une fois partie, sur l’identité et le façonnement du présent par le passé, même occulté. Il est toujours là, latent, se rappelant à nous, y compris lorsqu’il est enfoui. En s’y confrontant enfin, Natasha Trethewey réalise qu’il n’a jamais disparu de son esprit, se contentant de s’effacer par bribes, les plus chéries, ces détails qu’aujourd’hui elle donnerait tout pour percevoir de nouveau – une odeur, le timbre d’une voix, la douceur d’une peau.

Merci aux éditions de l’Olivier qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Nathasha Tretheway – Memorial Drive
[Memorial Drive – traduit par Céline Leroy]
Les éditions de l’Olivier
19 août 2021 (rentrée littéraire 2021)
224 pages
21,50 euros

Ils/elles en parlent aussi : Julie à mi-mots. Tasha’s books

15 réflexions sur “Memorial Drive, Natasha Trethewey

    1. Tout est fait avec finesse et intelligence, même si les violences conjugales sont présentes. Elles sont surtout perçues par le regard d’une jeune adolescente puis de plus loin, peut-être parce que l’auteure avait besoin de mettre à distance, et surtout parce qu’elle était moins présente quand les choses ont empiré (et sa mère également). Toujours est-il que je ne pense pas que cela doive te freiner 🙂

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      1. alors, je n’ai plus d’excuses !!!
        je redoute vraiment la violence surtout intrafamiliales dans les livres, on en voit déjà tellement à la TV ou dans la presse 🙂 c’est d’ailleurs pour cela que « La servante écarlate » et « My absolute darling  » sont toujours à l’état de projet
        c’est ma PAL qui va être ravie, vu tout ce que j’ai rajouté ces derniers temps 🙂

        Aimé par 1 personne

      2. Exactement 😉
        My Absolute Darling ne me disait rien, certaines personnes de mon entourage l’ont lu et m’ont dit qu’elles ne comprenaient pas l’engouement provoqué, que c’était violent pour violent et que la plume ne sublimait même pas la nature… passons. Quant à La servante écarlate, j’avais commencé le roman mais pas accroché. Peut-être devrais-je réessayer !
        Rien de tout cela ici, mais davantage beaucoup de finesse dans les propos de l’auteure, de la nostalgie pour son enfance, de la culpabilité suite au meurtre de sa mère et surtout une tentative poignante de réussir à faire son deuil après plusieurs décennies.
        La PAL qui déborde, je connais…!

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