Delta Blues, Julien Delmaire

Delta Blues est fait de milliers de voix, chœur furieux et touchant. Julien Delmaire croise les perspectives et signe un roman choral chantant, rythmé, aux phrases tantôt courtes, tantôt longues, mélodieuses et poétiques mais aussi crues et argotiques. Il use de quelques termes anglais mais traduit gauchement les chansons qui jalonnent son histoire. Il emprunte aussi aux mots des Noirs Américains du Mississippi des années 1930, vivant dans une petite ville, berceau des bluesmen mythiques qui apparaissent ici et là, croisent la route des héros du récit, en sont même certains des personnages secondaires. L’auteur parvient à recréer une ambiance faite de ces bruissements, de ces acclamations et de ces chants, de ces riffs de guitare, de ces incantations vaudoues au clair de lune éclipsées par les cris victorieux des chevaliers du Klan et par la brume qui plane. La moiteur des bayous non loin, le silence ouaté de la forêt, le tumulte des rues, les rires gras des hommes alcoolisés et la voix profonde qui sort des gorges brunes, la lourdeur du ciel faisant écho au fardeau qui pèse sur les dos des hommes et des femmes à la peau d’ébène habitent le livre. Le delta du fleuve en est le principal protagoniste, lieu où fourmillent toutes ces voix, sans doute trop nombreuses. Elles égarent le lecteur qui n’est témoin que de bribes de vies se rejoignant, mais forment le cœur battant de Delta Blues, de son histoire qui est multiple, bâtie sur la légende de Bobby Johnson et Willie Brown, mais aussi et surtout sur Betty et Steve, Dora, la chanteuse prostituée et Joshua son fils, Andrew Wallace et la vieille Sapphira, Theodore et John Conrad, Legba et Baron – ces derniers étant des divinités sombres que l’on honore et que l’on craint dans les états du Sud et à Haïti notamment.

Bruissant, chaleureux mais aussi glaçant, Delta Blues semble parfois brouillon mais Julien Delmaire parvient à créer une peinture bouleversante, fresque d’une époque et d’une petite ville sudiste vue par les yeux des Noirs Américains et de quelques Blancs. Il s’achève sur un monologue juste et bouleversant qui rend hommage à son caractère chamarré, aussi noir qu’il n’est lumineux.

Merci aux éditions Grasset et à NetGalley pour cette lecture.

Julien Delmaire – Delta Blues
Grasset
25 août 2021 (rentrée littéraire 2021)
496 pages
24 euros

Ils/elles en parlent aussi : L’art et l’être

9 réflexions sur “Delta Blues, Julien Delmaire

  1. Ping : Les prophètes, Robert Jones Jr. – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

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