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Le jeu de la dame, Walter Tevis

Beth Harmon est une petite prodige. Elle découvre les échecs à huit ans, dans le sous-sol de l’orphelinat où elle vit, entourée de filles qu’elle ignore – seule Jolene, une grande adolescente noire et jolie, audacieuse et sans complexe échappe à son timide dédain. Puis Beth gravira les échelons, peu à peu, s’éloignant de l’enfant laide et quelconque qu’elle fut pour embrasser une carrière internationale, un style affirmé et une assurance de façade, devenant une jeune femme solitaire mais brillante.

Walter Tevis décrit le jeu de la demoiselle, les calculs et stratégies qu’elle échafaude dans son esprit, capable de visualiser l’avancée implacable des cavaliers, les diagonales où son fou pourrait se jeter, les interstices que ses pions pourraient mettre à profit, les lignes où sa dame pourrait s’abattre, et ce plus d’une vingtaine de coups en avance. Les pièces de l’échiquier dansent dans le noir de ses pensées, acérées par des jours et des jours de pratique intensive. « Le jeu de la dame » se réfère aussi bien à l’ouverture stratégique appelée « the queen’s gambit » qu’à l’avancée de Beth elle-même sur l’échiquier de sa vie. Elle relève les défis, déterminée à devenir une joueuse hors-pair dans cet univers d’hommes et à les battre, à faire plier les tours et se coucher les rois. Pourtant, les challenges auxquels elle fait face pèsent sur ses épaules encore frêles malgré son obstination et la poussent vers l’alcool et les démons qui se disputent son esprit depuis ses années à l’orphelinat, bercées par les calmants qu’on leur distribuait alors. À l’image des sopors engourdissant le cerveau des humains dans L’oiseau moqueur (du même auteur), les substances auxquelles Beth s’abandonne la détruisent peu à peu, l’isolent encore davantage que son intelligence et son ambition, symboles des tendances autodestructrices des génies de ce monde. D’ailleurs, la ville où elle passe son adolescence, Lexington, est connue pour être le premier siège de la Guerre contre la drogue, abritant dès 1935 un établissement fédéral moitié pénitencier, moitié hôpital, dédié aux toxicomanes, la « Narcotic Farm »…

Révélée au public par la récente minisérie de Scott Frank, l’histoire de Beth Harmon a été imaginée en 1984 alors que la Guerre Froide pendant laquelle se déroule le récit gelait toujours les relations entre la Russie, pays des échecs par excellence, et les États-Unis où vit la jeune surdouée. Le style de Walter Tevis est efficace, sans envolées ni poésie. La narration à la troisième personne est classique, offrant un accès illimité à la psyché de l’héroïne. Entre les quelques descriptions et les dialogues éphémères, de nombreuses pages se consacrent au damier au-dessus duquel se penche Beth, décortiquant les coups possibles et les mouvements les plus judicieux, ce qui ne manquera pas de lasser un non-initié. En effet, là où l’adaptation sérielle pourtant très fidèle permettait de davantage attirer l’attention sur les décors et les costumes d’un temps révolu, le roman patine parfois, perdant son lecteur dans les rouages du jeu qui se joue dans la tête de la protagoniste. Si retrouver les héros primés par deux Golden Globes le 1er mars dernier est un plaisir, l’ensemble reste assez convenu et ne réserve logiquement que peu de surprises.

Merci aux éditions Gallmeister qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont contribué à enrichir Pamolico.

Walter Tevis – Le jeu de la dame
[The Queen’s Gambit – traduit par Jacques Mailhos]
Gallmeister
11 mars 2021
448 pages
11,40 euros

Ils/elles en parlent aussi : Café noir et polars gourmands, Pas plus haut que le bord. Les jolis mots de Clem. Mélie et les livres

6 réponses sur « Le jeu de la dame, Walter Tevis »

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