Celestia, Manuele Fior

Celestia ou l’île qui a survécu. Dans un futur lointain, cette ville aux airs de Venise en pleine aqua alta gît seule au cœur de l’eau, ses palais se dressant, majestueux et effrayants dans l’ombre de la nuit. Y errent des hommes et des femmes télépathes, des brigands, des prostituées langoureuses. Entre les lueurs, des silhouettes masquées veillent, rasent les murs et menacent. Pourtant, Pierrot a décidé de quitter l’enceinte rassurante de l’école de télépathie dirigée par son père. Après un périple intérieur, cette incarnation du personnage à la larme de la commedia dell’arte délaisse cette demeure et ceux qui y vivent pour déambuler le long de la lagune à la recherche de Dora, la femme pour qui son cœur de pierre bat, disparue de l’académie elle-aussi – Colombine moderne, tenace, opiniâtre même, mais aussi rêveuse et romantique. Une fois réunis et après avoir rencontré les ennuis qu’ils s’efforçaient d’éviter, tous deux s’enfuient, voyagent et découvrent l’ailleurs, en dehors de Celestia, fait d’îles aux enfants et de châteaux monumentaux, de soleil éclatant et d’aubes radieuses, un ailleurs abandonné à son sort après la « grande invasion ».

Manuele Fior est architecte et son don transparaît dans ses cases. Très oniriques, entre rêves éveillés, pérégrinations imaginaires et expérience physique, ses aquarelles aériennes aux couleurs tantôt pâles tantôt éblouissantes font éclore ici et là des bâtiments étranges et d’une modernité désuète, cubes imbriqués en décalés, kyrielle de fenêtres illuminées, façades d’un rouge sang étincelant – le géométrique venant embrasser l’éther de ses pinceaux dans une étreinte oxymorique étourdissante. Les lueurs de l’aurore succèdent aux nuits inquiétantes et les corps de Dora et de Pierrot passent de l’obscurité à la lumière. L’auteur de ce roman graphique sublime confie avoir en tête les décors avant l’action, suivant les pas de ses personnages qui s’égarent. Il joue avec les angles de vues, passe de la contre-plongée à la plongée, alterne les perspectives, use du champ-contrechamps et des plans très larges qui lui permettent de faire montre de tout son talent de coloriste, esquissant la silhouette de Celestia qui se découpe dans l’or du crépuscule avant de peindre l’horizon ou mer et ciel se rencontrent.

Ouvrir cette œuvre d’art, c’est accepter d’être emmené autre part, entre passé immémorial italien et futur, mythe et songeries, de ne pas tout comprendre mais d’être émerveillé par les décors que crée Manuele Fior, entre réel et chimères.

Pour écouter et voir Manuele Fior à l’œuvre, c’est ici.

Manuele Fior – Celestia
Atrabile
20 août 2020
272 pages , quadrichromie
30 euros

Ils/elles en parlent aussi : Comixtrip. L’accro des bulles. Moka – au milieu des livres

5 réflexions sur “Celestia, Manuele Fior

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