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Critiques, cinéma étranger

Un capharnaüm déchirant (Capharnaüm, Nadine Labaki)

Parce que le Liban est plus violenté que jamais, ballotté entre corruption gouvernementale, soulèvements populaires, pauvreté extrême et catastrophes de toute sorte dont, dernière en date, les explosions au port de Beyrouth. Parce qu’à peine quelques semaines après la tragédie, les journalistes détournent le regard. Parce que la précarité extrême des Libanais n’est pas nouvelle et risque de ne pas s’améliorer. Parce que ce film est d’une violence émotionnelle inouïe mais sans doute nécessaire, aujourd’hui plus que jamais.

Capharnaüm, c’est l’histoire de Zain, 12 ans ou à peu près, l’aîné d’une grande fratrie. Ses parents sont libanais, mais le spectateur aurait aimé comprendre davantage l’origine de leur misère, peut-être liée aux guerres civiles ou à tout autre événement qui a frappé cette nation malchanceuse. D’un côté, cette œuvre peut ainsi servir de porte-étendard aux autres nations pauvres, de réalisation universelle et intemporelle, mais de l’autre, il manque un cadre, une explication : comment les parents en sont-ils arrivés là, à hurler sur leurs enfants, sans travailler ? Peut-être que davantage d’indices concernant le contexte socio-éco-culturel aurait aidé à y voir plus clair.

Toujours est-il qu’ils sont dans cette situation plus que précaire comme tant d’autres au Liban, et ils continuent à procréer. Pourtant, ils n’auraient pas assez à donner à un seul petit ; ils semblent même haïr ceux qu’ils ont déjà. Leurs filles et leurs fils sont exploités, ils doivent travailler pour tenter de survivre. Zain adore sa presque jumelle : oui mais voilà, Sahar est mariée de force à celui pour qui Zain travaille. Les choses dérapent alors, le jeune adolescent fugue et là commencent ses aventures. Il rencontre Rahil, jeune maman éthiopienne sans papier. Rapidement, il se lie d’amitié avec son bébé, Yonas dont il s’occupe plus que de raison, acculé par les circonstances.

Capharnaüm est construit sur un principe de flashbacks : il débute par un procès, celui des parents de Zain attaqués en justice par ce dernier. Et à coup de moments plus lourds et tragiques les uns que les autres, Nadine Labaki remonte l’histoire du garçon et le pourquoi de cette séquence devant le juge.

En un seul film, la réalisatrice a choisi de s’attaquer à beaucoup de sujets polémiques – d’où le titre, explique-t-elle – et cela le rend indigeste émotionnellement parlant. La musique lancinante et les gros plans sur les deux enfants à la bouille attendrissante, associés à leurs multiples déconvenues toutes plus atroces les unes que les autres soulèvent le cœur. Comment le monde peut-il continuer à tourner rond, comment les gens peuvent-ils continuer à avoir leurs petits problèmes de tous les jours quand il se passe ça – un ça qui n’a dû qu’empirer depuis les dernières catastrophes ayant secoué le pays du Cèdre.

Zain attaque donc ses parents au tribunal dès les premières minutes, et ce pour l’avoir mis au monde. La structure circulaire du long-métrage ramène le spectateur au sein de la salle d’audience une fois l’histoire du petit homme retracée. Dans l’une de ses dernières répliques, il assène que les gens qui n’ont pas les moyens de s’élever eux-mêmes au-dessus de la misère ne devraient pas avoir d’enfants, ce qui semble aujourd’hui plus juste et déchirant que jamais.

Cette réalisation est un coup de poing, une dénonciation poignante, à la limite du supportable. Le spectateur se sent totalement dépassé, impuissant. Zain et ses grands yeux bruns, sa loyauté à toute épreuve et sa force de petit homme brave le font fondre mais que peut-il faire pour lui ? Rien, ou si peu.

Notons en outre que le casting a été un casting sauvage, effectué dans la rue : la réalisatrice a pris soin de choisir pour incarner ses personnages des acteurs dont la vie réelle est presque superposable à celle que mène leur double fictionnel.

Heureusement, la dernière image est une note d’espoir – peut-être de trop d’ailleurs, pourquoi un peu de positivisme après tant et tant de noirceur ? En tout cas, elle nous empêche de nous écrouler tout à fait une fois à l’air libre, une fois revenus dans nos vies pépères d’Européens moyens.

Pour la bande-annonce, c’est ici

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