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La Chine et ses contradictions (Maîtres et esclaves, Paul Greveillac)

Ce roman est tellement bien fait que l’on dirait presque que Tian Kewei a existé. En tout cas, on s’interroge. De belles métaphores et descriptions côtoient l’horreur de la Révolution Culturelle, de la répression des Gardes Rouges, et des mots parfois familiers pour décrire l’atroce, l’incompréhensible, le désespoir. Ce savoureux mélange nous emporte en Chine, dans la Chine de 1950, dans ses contradictions et ses violences sans nom.

Ce Tian Kewei dont je parlais, c’est un peintre, un peintre chinois né en 1950 au fin fond du Sichuan. Il passe son enfance à dessiner, tiraillé par la faim, suivant la trace de son père. Pourtant, celui-ci est un « dangereux droitier », un propriétaire terrien qui menace la République Populaire dixit le gouvernement Maoïste. Kewei devra se frayer son chemin en tâchant de faire oublier ce père encombrant. Alors il essaye de se montrer discret mais il s’affirme quand même un peu, juste un peu : il continue à griffonner. Un cadre le remarque, ça y est, Kewei part pour réaliser son rêve, pour devenir propagandiste et apprendre à représenter Mao, à rendre hommage au Grand Timonier, abandonnant ainsi sa mère et sa jeune épouse enceinte.  Il a sans doute retenu la leçon inculquée par les coups de sa mère et par l’image que le village avait de son père. Ainsi, toute sa vie durant il s’efforcera de suivre le mouvement dicté par le Parti, de ne jamais dévier d’un iota, de se conformer au moule du parfait Chinois, sans cesse changeant au gré des réformes, au gré de la volonté de Mao puis du Petit Géant, Deng Xiaoping. Peu à peu, il abondera de plus en plus dans le sens de l’idéologie maoïste, oubliant les méfaits de son père, ou plutôt les effaçant par son propre comportement irréprochable ou presque. Xianshi, le fils de Kewei lui donnera pourtant bien du fil à retordre…

Entre Pékin, Shanghai et Ya’an village Sichuanais, entre une danseuse de ballet, une paysanne à la tresse noire, un balayeur des Beaux-Arts et un dessinateur rebelle, entre la corruption, les magouilles politiques, la répression et les hauts représentants, Kewei se faufile, serpente et tâche de faire ce qu’il fait le mieux : peindre. Peindre, même si ce ne sont pas les sujets qu’il voudrait, peindre, même si ce n’est pas la belle Li Fang, ni même son bébé, ni même la nature. Puis peindre la nature même si ce n’est pas le sujet qu’il voudrait, même si ce n’est pas de la propagande. Kewei finira en effet par être comme contaminé, rééduqué par les maximes du Petit Livre Rouge.

Je terminerai par cette citation extraite de ce même livre, résumant parfaitement le parcours et les dilemmes du héros : « Sommes-nous maîtres de nos destins, esclaves de nos egos ? Maîtres de nos rêves, esclaves de ce qui les concrétise ? »

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