Harlem, Mikaël

Mikaël est décidément tombé amoureux du New York du siècle dernier, de la Grande Dépression et de la Prohibition. Après ses diptyques Giant et Bootblack, il ancre cette fois sa dernière BD dans le Harlem des années 1930, ce « bord de l’enfer » comme l’appelait Langston Hughes, où se côtoyaient la mafia, les escrocs, les Noirs, les Juifs et tous ceux dont Big Apple ne voulait pas en son cœur, les habitants de ce microcosme ne cohabitant pas sans peine. Projeté ainsi au centre du territoire de Queenie, le lecteur découvre les tensions et les rivalités qui gangrènent alors le quartier. Déjà reine d’un roman et d’une bande-dessinée parus l’année passée, cette icône noire-américaine, d’origine martiniquaise, régnait en maître sur l’économie parallèle de Harlem – les Numbers, loterie clandestine qui faisait alors fureur, encore davantage juste après la Grande Dépression. Pourtant, alors que s’ouvre le récit, la mainmise de l’héroïne est déjà menacée par Dutch Schultz, dit le Hollandais, par les Italiens et par les arrestations policières, les autorités craignant que l’espoir tenu au chaud par ces nombres n’amène les masses populaires à se soulever.

Notamment grâce à une oscillation entre des teintes sépias et quelques rares éclats de couleurs plus vives, entre plongées dans la nuit glauque du neighbourhood et peinture de cette urbanité sale et morne, le bédéiste s’attache à recréer une véritable ambiance, passant des clubs de jazz aux arrière-boutiques miteuses, des rues surpeuplées aux chambres intimistes où se retrouvent Queenie et son amant. Dans un couloir ou au détour d’une ruelle, inspirés par les photographies vieillies sur lesquelles s’est basé Mikaël, le lecteur croise W.E.B Du Bois mais aussi l’ombre de Mme C. J. Walker et d’autres figures emblématiques du monde noir-américain.  

Mikaël / Dargaud

Le Harlem d’hier renaît de ses illustrations que personne ne dirait faites à la tablette graphique, son tourbillon maîtrisé de bulles et de corps, de cases verticales nerveuses, entrecoupé ici et là de planches muettes et sobres, flashbacks ramenant dans le passé de Queenie, en Martinique. D’un noir et blanc bleuté illuminé de touches de jaunes, ces analepses achèvent de créer un rythme particulier, déjà caractérisé par des planches sans symétrie aucune, où la découpe des cases constitue chaque fois une surprise. Souvent allongées, elles s’attardent sur un détail, une silhouette tronquée ou une partie d’une scène, contribuant à la dynamique de la BD.  

Mikaël / Dargaud

Harlem est le premier tome de ce qui sera un diptyque, peut-être ainsi trop court et trop vif pour conférer une certaine netteté à ses héros, à l’intériorité et à l’histoire encore un peu floues, mais suffisamment long pour immerger dans un quartier mythique et même révéler son envers, et qu’on en redemande.

Merci aux éditions Dargaud et à NetGalley pour cette lecture.

Mikaël – Harlem (tome 1/2)
Dargaud
21 janvier 2022 (rentrée littéraire d’hiver 2022)
64 pages
14,50 euros

Ils/elles en parlent aussi : Le renard littéraire. The cannibal lecteur

4 réflexions sur “Harlem, Mikaël

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