Bleu nuit, Dima Abdallah

Depuis des années, depuis tout petit, le narrateur de Dima Abdallah est poursuivi par ses douleurs, alors il se réfugie derrière ses rituels, ses incantations marmonnées, ses TOC, ses portes fermées plusieurs fois, ses interrupteurs actionnés encore et encore, ses serpillères et ses détergents. Il est poursuivi par ses deuils, par les prénoms de ceux qu’il a laissés derrière lui, qui l’ont laissé derrière eux. Il ne sort plus, incapable de mettre son corps en mouvement, de le faire marcher en plein jour, au grand air. Pourtant, après la perte de trop, il part, se terre cette fois dans la rue, abandonne ses clefs et choisit le trottoir, la ville, pour nouveau chez-lui, comme un moyen de guérir, de fuir, encore.

Si l’obscène de ce point de départ choque à une époque où les catastrophes humaines se succèdent, dans le gel et l’indifférence des passants, il reste impossible de quitter les pages qui suivent, de s’échapper de leur mélopée. Aussi envoûtantes et incantatoires que les expressions rituelles du héros, les phrases de Dima Abdallah font éclore ce bleu nuit du titre, couleur profonde de ces minutes précédant l’aube qui enveloppe le lecteur, parfois percée par le blanc des pétales de pommiers, par l’odeur de l’anis ou du pain chaud, par les effluves de jasmin et de rose. Autant de braises de souvenirs subsistent dans l’esprit du narrateur, prêtes à laisser le feu prendre de nouveau à la moindre étincelle, au moindre rappel, au moindre regard, au moindre parfum. Ses errements dans le 20ème arrondissement le mènent d’une femme à une autre, de loin. Il leur invente une vie, laisse leur existence frôler la sienne et tente de refouler les flots de sa mémoire qui menacent de l’emporter une nouvelle fois. Il écrit, exorcisme teinté de souffrance, ses mots en écho à ceux de Baudelaire, Proust, Kundera, miroir de peine. L’exil et le pays du Cèdre, la terre natale abandonnée, sont là en filigrane, pulsant au rythme de la prose lancinante de l’autrice, comme une réminiscence de ce premier roman, le spectre des Mauvaises herbes se dessinant dans le bleu nuit du petit jour.

Il y a des rencontres qui ne s’expliquent pas, des mots qui résonnent, des histoires qui font comme un coup au cœur. Bleu nuit est de ces romans-là, ceux qui marquent sans que l’on comprenne bien pourquoi. La poésie du Liban, du passé deviné, esquissé puis finalement raconté contamine la rue, le bitume, le froid de février. Le vent glacé de l’hiver porte avec lui la promesse du printemps, des premiers bourgeons, des amandiers en fleurs, des croissants tout chauds, du café au lait poison délicieux, des palets bretons nappés de chocolat, de sourires timides – les plus beaux.

Merci aux éditions Sabine Wespieser qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Dima Abdallah – Bleu nuit
Sabine Wespieser
6 janvier 2022 (rentrée littéraire d’hiver 2022)
232 pages
20 euros

Ils/elles en parlent aussi d: Lili au fil des pages. Deci delà. Un plaid, un thé, des livres. In the mood forPapivore. Jusque tard dans la nuit. L’atelier de ramettes.

11 réflexions sur “Bleu nuit, Dima Abdallah

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