Le livre d’Ebenezer le Page, Gerald Basil Edwards

Chronique de la vie des Guernesiais lors du siècle passé, Le Livre d’Ebenezer le Page fourmille de détails, de noms – tous sont alors cousins ou presque sur cette petite île anglo-normande et les rumeurs voyagent plus (et plus vite) que les habitants – tout en passant rapidement sur les années qui s’envolent. L’imparfait est le temps majoritaire, comme un moyen de relater les habitudes, les anecdotes bien davantage que les péripéties, même si disputes familiales, tromperies et déprimes profondes constituent l’animation banale du quotidien, font partie de l’existence de ces hommes et de ces femmes qui entourent Ebenezer, le narrateur. Aujourd’hui vieil homme, il revient sur ce qui a marqué l’île du temps de sa jeunesse jusqu’à son grand-âge, évoque les dissensions religieuses, les arrangements avec la morale, les disputes, les mariages et les enterrements, les tourments sentimentaux de ses amis, de ses cousins – et les siens. Grincheux quand il s’agit de mentionner les touristes qui envahissent Guernesey tandis qu’il écrit – si le présent de la narration est le même que celui de l’écriture, alors il s’agit des années 1970 –, Ebenezer manque pourtant de caractère et de consistance quand il s’agit d’interagir avec les autres. Amoureux, il s’efface et se réfugie dans sa serre ; déchiré entre ses deux tantes, il refuse de prendre parti ; harcelé par une femme à la jambe de bois, il se cache derrière ses plans de tomates. Ceux qu’il côtoie chaque jour ont des traits davantage marqués quoique peut-être caricaturaux dans les excès – ils servent la tendresse et l’humour qui parsèment Le Livre d’Ebenezer le Page.

Ce roman de Gerald Basil Edwards, paru en 1973 outre-Manche, n’avait alors pas plu – jugé trop spécifique aux insulaires par les lecteurs, il avait lassé, pas documentaire mais pas vraiment roman non plus, narration trop rarement entrecoupée de dialogues – pourtant fins et parfois drôles. Du fait de l’étrange consistance du temps, du récit finalement très banal qui se déroule, le lecteur a en effet tendance à s’ennuyer dans cette chronique, à quelques exceptions près. Elle est pourtant souvent savoureuse, faite de cet humour anglais qui exsude d’habitants refusant cependant de s’identifier à la grande île voisine, narrée d’un ton grognon qui colle aux affres humaines décrites. Il s’agit du quotidien des insulaires, de familles qui se déchirent et se réconcilient sans grande effusion cependant – un quotidien qui file vite, très vite, mais aussi et paradoxalement, lentement. En filigrane se dessinent les tragédies du XXème siècle, la Première Guerre mondiale puis l’Occupation allemande, l’auteur en faisant des moments charnières dans la vie de ses héros – mais pas davantage que le départ de l’un pour l’Amérique, ou le mariage de deux âmes qui n’étaient pas faites l’une pour l’autre. Guernesey en elle-même n’est pas décrite, sa mer, ses falaises et ses bicoques sont un décor invisible, l’île n’existant que par et pour ces hommes et ces femmes, leur haine rivale envers les Jersiais, leurs bisbilles et les petites choses de leur vie.

Merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour cette lecture.

Gerald Basil Edwards – Le Livre d’Evenezer le Page
[Sarnia – traduit par Janine Hérisson]
Monsieur Toussaint Louverture
6 octobre 2022 (première parution : 1973) (rentrée littéraire d’automne 2022)
608 pages
13,50 euros

Ils/elles en parlent aussi : Miriam

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5 réflexions sur “Le livre d’Ebenezer le Page, Gerald Basil Edwards

    1. Oui c’est le même livre, édité sous un titre différent alors que la traduction n’a pas été révisée (en tout cas pas que je sache…).
      J’espère qu’il te plaira, même si tu risques de parfois t’ennuyer. Ce sera au moins un bon moyen de poursuivre le voyage, malgré l’absence de véritables descriptions de l’île ! Je resterai à l’affut de ton avis en tout cas.

      J’aime

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