Une famille unie par le crime (Une affaire de famille, Hirokazu Kore-Eda)

Des beaux plans, des beaux acteurs, des beaux enfants.

Osamu (Lily Franky), Nobuyo (Sakura Andō), Aki (Mayu Matsuoka), Hatsue (Kirin Kiki), et Shōta (Kairi Jyo) vivent sous le même toit, dans une bicoque en bois, envahie par la végétation. Ils sont pauvres, habitent chez Hatsue, que tous appellent « mamie » et profitent de sa pension de retraite. Ils se débrouillent comme ils peuvent, en dérobant dans des supermarchés. On se demande rapidement quels sont les liens de parentés exacts entre les membres de cette communauté singulière, et cette question nous titillera durant tout le film.

Sur le chemin du retour après leur larcin quotidien, Osumo et Shōta (jeune garçon d’une dizaine d’année à la bouille d’ange) s’arrêtent devant l’immeuble voisin de leur masure. Une petite-fille les scrute à travers la palissade du balcon où elle est seule. Échange de regard et nos deux compères emmènent la petite Juri chez eux. Rapidement, Nobuyo adopte complètement l’enfant, craintive et peu bavarde, et refuse de la ramener chez ses parents qui, de toute évidence, la battaient. Juri devient Rin et trouve sa place dans cette famille disparate. Shōta la considèrera rapidement comme sa petite sœur et l’initiera au vol à l’étalage.

On craque pour ces deux enfants, et pour leur étrange famille. Quelques informations nous sont divulguées çà et là mais un incident vient bouleverser toutes nos certitudes… Tout dérape alors, forcément, il y a un avant et un après, une tendresse et une insouciance auxquelles succèdent mélancolie et regrets. Une interrogation est soulevée par cet « après » : une famille pourrait ne se constituer que grâce à l’amour ?

Beaucoup de noirceur, mais beaucoup de finesse et de sensibilité aussi dans ce film. Aki travaille dans une cabine anonyme d’un peep show, Nobuyo repasse toute la journée dans la vapeur brûlante de la blanchisserie, et Osumo prend des risques inconsidérés dans les bâtiments où il est ouvrier. Malgré tout, les dialogues, la lumière et la douceur des rapports entre les personnages sont emplis de délicatesse et d’une certaine poésie.  D’ailleurs, le réalisateur, Hirokazu Kore-eda nous confie qu’« avant le tournage, (il se disait) que ce film était une fable et (se demandait) comment insuffler de la poésie au cœur de la réalité qu’il décrit » . Ce film est engagé : à travers ces délits mineurs que commettent tous les jours Osumo et Shōta, Kore-Eda dénonce les scissions qui existent aujourd’hui dans la société japonaise et qui sont, d’après lui, imputables au gouvernement de Shinzo Abe. « Le fossé se creuse entre les très riches et les très pauvres qui ont du mal à subsister en dépit du fait qu’ils travaillent. Parfois, ils peuvent toucher plus en allocations qu’en travaillant » a-t-il confié à Allociné. D’ailleurs, le Pays du Soleil Levant n’a pas commenté la récompense reçue par Une Affaire de famille à Cannes (la Palme d’Or) : quelques tensions au pays de la bienséance ?

On est dépaysé, les acteurs jouent à la perfection, et on s’intéresse vraiment à ce qui leur arrive mais trop de questions restent sans réponse. J’ai trouvé la fin un peu décevante dans le sens où elle ne permet pas d’interprétation définitive et figée : elle laisse tout entendre et rien en même temps. Les deux heures passent à toute allure malgré une certaine lenteur et des plans qui prennent vraiment le temps de s’attarder sur chacun des personnages, pour notre plus grand plaisir.

À voir, sans conteste, bouleversant, mais ne pas trop se creuser la tête pour trouver des réponses à des questions qui demeureront des questions. Et nous ne mangerons plus jamais des nouilles de la même façon !

La bande-annonce ici 🙂

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2 commentaires sur “Une famille unie par le crime (Une affaire de famille, Hirokazu Kore-Eda)

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  1. C’est vrai que je n’avais pas envisagé la fin sous cet angle, cela la rend tout de suite plus intéressante dans cette idée de dénonciation plus ou moins voilée. La dimension biographique du réalisateur que vous avez ajoutée à votre critique permet d’ailleurs de mieux comprendre les enjeux du film.

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  2. Très bel article pour un film qui ne l’est pas moins.
    La fracture sociale au Japon rappelle un peu ce qu’on connaît en France, si j’en crois les propos du réalisateur sur le ministre Abe. Les problématiques sociales, notamment sur la question de l’aide à l’enfance en danger, sur la primauté du lien du sang, semblent tout aussi proches. Le carcan conservateur et rigide de la société japonaise tend à crisper plus encore qu’ici le débat. Je pense que ce film, à l’instar du Ken Loach récompensé il y a deux ans, met avec brio en lumière de vrais enjeux de société. Certes la fin ne résout rien, car rien n’est résolu dans les faits. J’ai personnellement beaucoup aimé cette ouverture au questionnement, livrée à notre libre interprétation. Kore-eda, qui préfère réfléchir qu’affirmer, est à ce titre sans doute plus large d’esprit que Loach dans son film à Palme d’or.

    Aimé par 1 personne

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