Cette brume insensée, Enrique Vila-Matas

Cette brume insensée est un roman qui se veut aérien et éthéré, réflexion tragicomique sur la littérature – en réalité, il est loin de toute légèreté. Le style d’Enrique Vila-Matas (ou du traducteur ?) est d’une lourdeur foisonnante qui donne le tournis et agace prodigieusement. Impossible ou presque de lire une phrase qui ne soit pas qu’une succession d’appositions repoussant d’autant l’objet sémantique, les compléments circonstanciels séparant le sujet du verbe ou le verbe de son complément essentiel, dashs et digressions se faisant leur place dans ce joyeux bazar en plus généreusement saupoudré d’adjectifs variés et superflus. Courant sur plusieurs lignes, les propositions se succèdent, s’enjambent et rendent la lecture laborieuse.

Quand ce n’est pas la grammaire qui fait des siennes, c’est la réflexion sur la littérature, à la fois dense, riche et vaine, qui alourdit les pages et nos paupières. Le narrateur, Simon Schneider (Barcelonais), est « fournisseur de citations », notamment pour son frère, le Grand Rainer Bros, auteur « invisible » émigré aux États-Unis et camouflé derrière ses couvertures et les phrases d’emprunt que lui fournit son frère. Alors que le narrateur discourt sur sa vie, bien triste et solitaire, il jalonne ses réflexions de citations et d’échos littéraires – le pastiche et l’intertextualité étant les spécialités d’Enrique Vila-Matas qui, à dix-huit ans déjà, s’était amusé à publier des interviews inventées de toutes pièces d’artistes tels que Noureïev ou Patricia Highsmith. Planent ici les fantômes de Queneau, qui est d’ailleurs à l’origine du titre de ce roman, de T.S. Eliot et de Conrad, de Salinger et de Pynchon, de Pound et du délicieusement absurde Beckett – Beckett qui semble d’ailleurs avoir influencé notre auteur espagnol, le délicieux en moins…

Sorte d’essai psychologico-littéraire, opposant la non-fiction au roman, faisant l’apologie des inévitables citations et réutilisations de phrases déjà existantes, Cette brume insensée flotte quelque part, inclassable et peu accessible, non loin du débat sur l’indépendance catalane et de la douleur confuse qui accompagne le deuil puisqu’il semble que tous les proches de Simon « disparaissent », devenant des silhouettes dans la brume, des ombres qu’il a croisées et qui désormais le rempliront de force puisqu’il croit à l’énergie de l’absence.

Merci aux éditions Actes Sud qui, en contribuant à enrichir le site d’aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Ils en parlent aussi : Idiocratie, Cannibales lecteurs, Ayudante de Vilnius, Flânerie quotidienne, La viduité

6 réflexions sur “Cette brume insensée, Enrique Vila-Matas

      1. Sur mon site (https://red-dog.pagesperso-orange.fr/), rubrique Littérature : « Cette brume insensée d’Enrique Vila-Matas (Actes Sud, 2020), très vite, on se dit qu’il y a quelque chose qui ne va pas, ensuite, on se dit que le type se la pète et puis on se rend compte que les mots ne sont presque jamais à leur place, la langue (du lecteur) se retrouve collée au palais, pourquoi ? la langue (de l’auteur) : du mouton tiède, du Borges pâteux. Illisible. »

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  1. Ping : Paris ne finit jamais, Enrique Vila-Matas – Pamolico, critiques romans, cinéma, séries

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