Vivre vite, Brigitte Giraud

Brigitte Giraud raconte cette course finale contre la montre, contre le temps, course qui mena à la mort. Elle raconte l’urgence perpétuelle, l’urgence de court-circuiter les minutes pour étirer un moment, par paresse ou par envie, par passion musicale ou par politesse. En 1999, elle vit à Lyon avec Claude et leur fils, Théo. Ils vont déménager, ils viennent de récupérer les clefs, s’apprêtent à signer – un ordre de privilégiés, d’amis d’ami du notaire. Lui est pigiste et travaille à la discothèque municipale, celle qui loue la musique alors que Spotify n’existe pas, pas même dans l’esprit de Daniel Ek ; elle commence à écrire. Ils sont pressés, toujours, essaient de rendre le temps plus malléable, d’allonger un instant agréable, l’écoute d’un morceau, et de condenser celui du trajet vers l’école où les attend Théo. Ils ne songent pas à cette rapidité mais le titre le souligne – Vivre vite –, ainsi que les intitulés des chapitres, que cette structure qui met l’accent sur le hasard – ou peut-être est-ce le destin, comme l’argue l’autrice –, sur cette somme d’événements ou de non-événements qui conduisirent au drame : « et si ? ». Alors Brigitte Giraud modifie le passé, émet autant d’hypothèses pour essayer de changer hier et la mort de son compagnon en un mauvais tour du « mektoub », mot qu’elle affectionne.  

Les phrases longues traduisent ce rapport aux heures, cette envie de maîtriser l’horloge, de retarder l’heure de la tragédie. Paradoxal, à la fois intime et pudique, aimant et froid, ce livre agit sur le lecteur d’une manière étonnante, le faisant voyeur tout autant que témoin, complice mais aussi consolateur. Qui est-il pour se ménager une place dans cet accident, dans cette vie de famille ? Se dégagent de ces pages la certitude que tout n’est dû qu’à un mélange de circonstances malheureuses, pour tous, tout être humain, mais aussi le sentiment que c’est un écrit qui n’aurait pas dû être publié, qui aurait alors gagné en sensibilité – cette sensibilité qui transparaît, mais éclot enfin dans la dernière partie, si courte, dans laquelle le « tu » remplace le « il », écho au « je », ce « tu » si beau, si touchant. L’impression que Brigitte Giraud se retient ne quitte pas le lecteur – les sentiments affleurent parfois, souvent, mais sont masqués par la réalité, par le factuel qui prime. Elle dit à la fois tout et rien, ce qu’elle sait et ce qu’elle ne sait pas, l’individuel et l’universel, mais c’est à la fois trop et pas assez.

Vivre vite est le lauréat du Goncourt 2022, l’ayant emporté au treizième tour face au Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli et succédant ainsi à La plus secrète mémoire des hommes de Mohamed Mbougar Sarr.

Brigitte Giraud – Vivre vite
Flammarion
24 août 2022 (rentrée littéraire d’automne 2022)
208 pages
20 euros


Ils/elles en parlent aussi : MHF le blog. L’amoureuse des mots. Des pages et des lettres. Anne se livre. Lili au fil des pages. Tu l’as lu ?. L’île aux trésors. Les lectures d’Antigone. Sin city. Maman lyonnaise. Les Carpenters racontent. Topobiblioteca. Tu l’as lu ?. Joelle books. La bibliothèque de Céline. Les livres d’Ève

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12 réflexions sur “Vivre vite, Brigitte Giraud

  1. Ping : Le mage du Kremlin, Giuliano da Empoli – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  2. Jérémy Gallet

    Merci Cécile pour ce bel avis ! Je suis vraiment d’accord avec toi sur cette importance du temps dans le récit, dont Brigitte Giraud explore l’élasticité en rapport avec les événements qu’elle raconte. C’est ce qui donne, entre autres, sa densité au texte.

    Maintenant, est-ce que l’autrice « se retient » ? Cette question me renvoie vers « A présent », son premier récit sur la tragédie, cette « déflagration », pour reprendre les termes de l’écrivaine. Pas du tout la même écriture, beaucoup plus à vif et on le comprend (la mort de Claude a lieu en 1999, le texte est publié en 2001).

    « Vivre vite » revient sur l’événement, sous la forme d’une enquête, ce qui peut susciter cette impression de retenue, parce que l’écriture y est parfois plus analytique.

    La question qui affleure, toujours redoutable pour des drames de cette nature, comme tant d’autres : comment raconter ? Comment « dire l’indicible », pour reprendre un cliché ?

    Aimé par 2 personnes

    1. Merci à toi pour ce passage qui me fait bien plaisir ! C’est drôle j’avais prévu de commenter ta (très belle) critique sur aVoir aLire parce que j’ai le sentiment que ce qui m’a dérangée est précisément ce qui t’a plu et touché – tu m’as donc devancée.

      Je n’ai pas lu À présent mais j’imagine effectivement que les sentiments prennent logiquement bien davantage de place… c’est vrai qu’ici c’est mené sous forme d’une enquête, ce qui a sans doute conduit à cette impression de froideur, à ce côté si factuel.
      J’ai eu du mal à vraiment mettre le doigt sur ce qui m’a gênée mais je pense que c’est cette ambivalence entre l’intime effleuré et l’universel, cette pudeur analytique et cette plongée dans une tragédie qui n’est pas la nôtre.
      D’un côté comme de l’autre, j’ai le sentiment que ça aurait été trop : trop factuel (comme ici) ou trop à vif, pour être relaté.
      Bref, j’ai eu du mal.

      Aimé par 1 personne

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