Oh, Canada, de Russel Banks

À quatre-vingt-deux ans, Russel Banks parvient avec Oh, Canada à pénétrer l’esprit d’un homme mourant, le kaléidoscope de ses souvenirs et ainsi, d’une certaine manière, à désamorcer toute peur de la mort. Leonard Fife, son héros et focalisateur, se livre à une véritable confession face caméra, son visage éclairé par un spot tandis que son corps décharné est enveloppé d’ombre. Malcolm, le réalisateur, et son équipe, d’anciens disciples du protagoniste, échouent à orienter le documentaire qui se tourne et Fife laisse ses pensées s’échapper de ses lèvres, des épisodes de sa vie tournoyer dans sa tête et habiter ses paroles qu’il dédie à Emma, sa femme, à qui il veut enfin révéler la vérité. Dans le récit de Leo, tout part donc d’un certain matin de 1968 qui précède son départ pour le Canada, sa dérobade. Contrairement à ce que beaucoup croient et à ce que beaucoup ont fait, celui qui devait devenir un célèbre documentariste n’a pas fui la conscription. Il s’est soustrait de sa vie, une nouvelle fois, une énième fois, semblable au Cœur de lièvre de John Updike. Il ne relate ainsi qu’une seule journée, entrecoupée de bribes d’autres moments, rappelées par des détails rencontrés sur l’asphalte entre la Virginie et le Canada. L’équipe technique à son chevet interrompt régulièrement ce flux mémoriel, portant atteinte à la concentration de Leo qui est presque abstrait au monde, tout attentif qu’il est aux détails vifs de ses souvenirs et au flou de certains contours – paradoxe onirique illustré par la lumière trop forte bientôt trop pâle, dans le séjour ou sur la route qu’il parcourt en un songe éveillé.

Chaque séquence se superpose ainsi aux autres dans un ordre aléatoire induit par l’agonie du vieil homme, ce lent tourbillon de réminiscences donnant le sentiment d’évoluer dans une sorte de rêve, par à-coups, les jambes cotonneuses. Aujourd’hui, hier et avant-hier sont narrés au présent, les contours se brouillant peu à peu alors que la confusion s’empare de la mémoire de Fife et de l’esprit du lecteur. Ni Emma ni les autres ne savent si les faits qu’il raconte sont des moments tirés de son histoire ou une simple conséquence de la chimiothérapie qui a altéré son cerveau. Qu’importe, Leo continue à dérouler ce jour fatidique, de manière de plus en plus laborieuse, de plus en plus ralentie par la mort qui s’insinue dans son corps, par des souvenirs parasites qui viennent comme des bruits blancs se surimprimer sur 1968 mais aussi sur le présent.

Oh, Canada est donc un roman testamentaire, comme le souligne Actes Sud, qui s’attache à écrire le besoin d’obtenir le pardon avant de partir, la culpabilité qui culmine, la complexité d’une mémoire rouillée, le fondu au noir qui obscurcit finalement l’esprit – les dernières heures d’un homme qui voit défiler sa vie et, cette fois, oralise ce qu’il voit.  

Ce roman est en lice pour le Prix Femina étranger 2022.

Merci aux éditions Actes Sud qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Russel Banks – Oh, Canada
[Oh, Canada – traduit par Pierre Furlan]
Actes Sud
7 septembre 2022 (rentrée littéraire d’automne 2022)
336 pages
23 euros

Ils/elles en parlent aussi : En lisant en écrivant

4 réflexions sur “Oh, Canada, de Russel Banks

    1. Je ne l’avais jamais lu mais je me dirai sans doute désormais moi aussi qu’il me fait peur. C’est un livre très abouti, impressionnant dans sa manière d’embrasser les rouages défectueux de la mémoire mais difficile à lire. On a l’impression de ne pas avancer, d’être englué dans un rêve poisseux pourtant (a priori) réel dans le roman.

      Aimé par 1 personne

    1. Je le découvrais, il était temps ! Je ne peux donc pas te dire si ce titre se distingue des autres, simplement que c’est un roman « testamentaire » qui questionne la frontière entre souvenirs réels et inventés, distord donc la réalité dans un kaléidoscope étonnant mais, admettons-le, souvent ennuyeux malgré la prouesse narrative.

      Aimé par 1 personne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s