La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr

Anthony Doerr rend un formidable hommage aux livres et aux histoires, de leur conception, de leur réécriture à leur dernier sursaut qui pourrait bien amorcer une nouvelle vie. Cet ample roman choral également mise en abyme multiple, gravite autour d’un livre d’Antoine Diogène, La Cité des nuages et des oiseaux. Cet illustre auteur grec n’a jamais écrit une telle histoire mais le prix Pulitzer 2015 s’inspire d’un véritable manuscrit, Les Merveilles d’au-delà de Thulé, pour donner corps à ce récit de voyage étonnant et fabuleux – quoiqu’un peu naïf – dont des bribes rythment le roman en lui-même et l’existence des cinq héros. En effet, des folios qu’aurait écrit Diogène sont intercalés entre les pages du livre d’Anthony Doerr, comme impulsant un certain rythme aux cinq histoires qui s’entremêlent par ailleurs.

L’un des protagonistes a un rôle évident dans l’existence de ces fragments : Zeno, vétéran de la Guerre de Corée, vieillard érudit de quatre-vingt-six ans en 2020, en est le traducteur et il s’efforce de transmettre la magie de ce texte à cinq enfants qui l’adapteront pour le théâtre, pour l’heure réfugiés dans une bibliothèque d’Idaho alors que la neige tourbillonne. Au même moment, Seymour, un adolescent autiste, s’approche de la bâtisse, lentement, psalmodiant un laïus rassurant dans sa tête. Les autres personnages flottent eux aussi dans l’orbite gravitationnelle de La Cité des nuages et des oiseaux, irrésistiblement intrigués par ces rivières de soupe et ces tortues portant des galettes de miel sur leur dos, par la promesse d’un lieu perché dans l’éther des cumulonimbus, peuplé d’êtres à plumes et de dieux. Konstance, des années après notre ère, survit ainsi tant bien que mal dans une capsule spatiale, s’évadant régulièrement dans une Bibliothèque virtuelle qui n’a presque rien à envier à celle de Constantinople. Anna, une jeune apprentie brodeuse, vit quant à elle dans cette cité fortifiée alors que le siège de 1453 se prépare, que celle qui deviendra Istanbul s’apprête à tomber aux mains des Ottomans. Omeir, lui, fait partie de l’armée du Sultan qui canonne les murailles, espérant avoir accès au cœur de la ville et à ses délices.

Peu à peu, des liens se créent entre ces hommes et ces femmes, plus souvent enfants inadaptés et rêveurs qu’adultes, à travers les années, les allers-retours temporels d’Anthony Doerr. Étonnamment, après la surprise et la confusion des premières pages, les récits qui se font écho et se relaient avant de se relier et de s’emboîter plus clairement se déroulent avec une fluidité confondante. Avant d’atteindre cet âge honorable, Zeno a grandi malheureux, a été prisonnier en Asie, a étudié le grec ancien. Avant de se tapir dans l’ombre de la bibliothèque de Lakeport, Seymour s’est confronté à la méchanceté des autres, à l’incompréhension de son entourage. Avant d’être seule dans une capsule spatiale, Konstance a été éduquée par ses parents, a suivi des cours et écouté les légendes racontées par son père. Anthony Doerr sait saisir le décalage des enfants différents, comme il le faisait déjà dans Toute la lumière que nous ne pouvons voir où il mettait en scène une jeune aveugle, se glisser dans leur esprit pour capter leur mal-être et leur besoin d’évasion.

Alors que le roman vacille de siècle en siècle, avance puis repart en arrière, la technologie est, de tout temps, à la fois au service des livres et le danger le plus grand auquel ils sont confrontés. Peu à peu, l’environnement se délite, perd ses couleurs, ses animaux, ses végétaux, malgré la douleur qui étreint le cœur de Seymour à cette idée – comme dans Sidérations, le chef d’œuvre de Richard Powers, l’enfant replié sur lui-même se bat pour que survive la Terre, cette fois équipé des mauvaises armes.

Plaidoyer écologique, récit mythologique qui emprunterait presque à Pinocchio, roman historique qui, une fois encore après le précédent livre de l’auteur, relate le siège d’une ville fortifiée, La Cité des nuages et des oiseaux est une œuvre enveloppante faites de plusieurs strates et dans laquelle magie immémoriale, écriture et science-fiction cohabitent sans rien ôter à l’harmonie de l’ensemble.

Ce roman est en lice pour le Grand Prix de littérature américaine 2022.

Merci aux éditions Albin Michel qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Anthony Doerr – La Cité des nuages et des oiseaux
[Cloud Cuckoo Land – traduit par Marina Boraso]
Albin Michel (Terres d’Amérique)
14 septembre 2022 (rentrée littéraire d’automne 2022)
704 pages
24,90 euros

Ils/elles en parlent aussi : Nyctalopes. Mangeur de livres. À livre ouvert. L’ivresse du noir. Aude bouquine. Le nocher des livres. L’épaule d’Orion. EmOtionS. Valmyvoyou lit. The unamed bookshelf

15 réflexions sur “La Cité des nuages et des oiseaux, Anthony Doerr

    1. C’est une lecture qui se savoure, un livre dans lequel on plonge peu à peu, qu’on prend plaisir à retrouver. Donc oui, c’est un auteur à découvrir, avec ce titre-ci ou Toute la lumière que nous ne pouvons voir (pour les autres, je ne peux pas me prononcer mais je crois qu’ils sont tout très bien ;)).

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