L’école de Topeka, Ben Lerner

Ce troisième roman de Ben Lerner, brillamment traduit par Jakuta Alikavazovic, est un exercice de style, à la manière de l’ « étalement » évoqué à plusieurs reprises par Adam et ses parents, technique qui consiste à parler si vite que les auditeurs ne peuvent assimiler les arguments avancés. Le lycéen, bientôt étudiant, participe à des joutes oratoires qui semblent lui permettre à la fois d’extérioriser son trop-plein d’activité mentale et amener son esprit à des extrémités étranges. De même, ce livre, porté par quatre personnages centraux – une famille nucléaire et un mal-aimé rejeté, deux psychologues et deux adolescents –, est un condensé d’idées, de conceptions sociétales, un patchwork de réflexions psychologico-philosophiques, de pensées et de souvenirs, imbriqués les uns dans les autres sans que le fil rouge ne soit toujours apparent. Ben Lerner s’intéresse ainsi au foyer, aux liens familiaux, à la cause féminine, aux errements adolescents, mais aussi et surtout à l’altérité en règle générale – et en particulier à Topeka, au Kansas, lieu hanté par une secte homophobe et par des jeunes qui se promènent avec des armes à la ceinture. En se centrant sur un couple de psychiatres mis à mal, Ben Lerner évoque aussi la fidélité, les écarts de tout type des Américains modernes dans cette ville rétrograde – et avant qu’ils n’y emménagent.

Depuis la commotion cérébrale qu’il a subie enfant, Adam voit des phosphènes quand il ferme les yeux, des éclats de lumière étranges, qui lui sont propres pense-t-il, uniques par rapport aux éclairs que verraient d’autres hommes ou d’autres femmes victimes de ces micro-hallucinations visuelles. Cette singularité humaine qui est au cœur de L’école de Topeka se manifeste surtout dans la perception des protagonistes, dans la manière dont les sens d’Adam en font quelqu’un à part entière qui reçoit les stimuli différemment d’un autre. Le langage est également central dans cette appréhension de l’environnement proche et éloigné, spécificité de l’homme qui le désigne comme appartenant à une espèce mais qui l’individualise aussi.

L’auteur mêle donc quatre points de vue, dont deux exprimés à la première personne, et s’interroge sur le caractère unique d’un Homme, sur notre existence en tant qu’être, élaborée en parallèle de notre existence au monde. Plusieurs fois, ses héros se voient de manière dédoublée, à la fois présents et absents – présents à la Terre mais absents à eux-mêmes. Ce sont d’ailleurs ces passages qui sont les plus marquants et les plus réussis, symptomatiques d’une époque, représentant une œuvre – une œuvre qui fut finaliste du Prix Pulitzer 2020.  

Derrière ces observations philosophiques, se devine aussi la réflexion sur la différence, sur l’inclusion de l’autre dans les cercles sociaux et plus particulièrement pendant l’adolescence. Darren, premier focalisateur de ce roman, est un homme-enfant du même âge qu’Adam, camarade de jeu de la première heure, qui est exclus à cause de son handicap – et qui, comme on le devine dès les premières pages, commettra – ou a commis – l’irréparable. Présent et passé se confondent et, là où L’école de Topeka se distingue, c’est dans l’apparent éclatement de la narration, pourtant suivie – à la manière d’un fil de pensées. Une idée en entraîne une autre, un événement à un moment T mène à un souvenir qui se fond dans une réminiscence ultérieure. C’est un roman apparemment sans but, qui va, erre, s’arrête à diverses étapes de la vie de ses héros pour s’attarder sur des sujets plus génériques, du langage aux spécificités de l’esprit. La structure circulaire à l’œuvre débouche finalement sur une judicieuse mise en abyme, inattendue mais qui explique certaines divagations.

Ce roman est en lice pour le Grand Prix de littérature américaine 2022.

Merci aux éditions Christian Bourgois qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Ben Lerner – L’école de Topeka
[The Topeka School – traduit par Jakuta Alikavazovic]
Christian Bourgois
1er septembre 2022 (rentrée littéraire d’automne 2022)
416 pages
24,90 euros

Ils/elles en parlent aussi : Julie à mi mots

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