L’attrape-cœurs, J. D. Salinger

Holden s’enfuit, chassé de son pensionnat plusieurs jours avant le début des vacances de Noël, et erre dans les rues de New-York, attrape-cœurs en maraude. L’adolescent est exaspéré par tout, n’aime rien, et va de bar en hôtel, de rendez-vous en tête-à-tête manqués, les adultes n’étant que des silhouettes floues à la périphérie de sa vision. Holden boit, rêve aux femmes, à leurs corps qu’il n’a jamais pu toucher malgré son assurance feinte et ses mensonges, ses fantasmes et ses plans fantasques.

J. D. Salinger parvient à faire sienne la voix de ce garçon, à adopter ses tournures de phrases, ses expressions, propres au langage adolescent, ses répétitions. Les énoncés sont courts, basiques malgré le ton très oral de l’ensemble. Ce qui frappe dans ce roman, c’est sa modernité. Publié en 1951, il saisit l’état d’esprit maussade des jeunes gens d’hier et d’aujourd’hui, l’égoïsme teinté d’un blues qui n’a rien à envier au spleen des poètes du début du siècle., les grands projets faits de nuages bien vite effilochés par le vent. Sous des dehors très prosaïques, derrière ces déambulations hasardeuses, derrière l’ennui, le tourbillon chagriné, agacé, la langueur effrénée, se dessinent des réflexions touchantes et poétiques. Ainsi, Holden voudrait savoir ce que font les canards de Central Park lorsque les étangs sont gelés ; il aime visiter des lieux qui ne changent pas et mettent ainsi en relief les changements qui se sont produits chez ses visiteurs ; il veut offrir un vinyle à sa petite-sœur et profiter de sa jeunesse malgré le voile de désillusions qui masque chacune de ses rencontres, chacun des moments de sa vie. En outre, comme il le confiera à sa cadette lors d’une escapade à haut risque, il a pour seule aspiration une sorte de songe éveillé inspiré d’un poème de Robert Burns – empêcher des enfants de tomber du haut d’une falaise, les rattraper pour leur permettre de continuer à s’ébattre dans le champ de seigle où ils jouent, sans adulte dans les parages – The Catcher in the Rye. C’est donc sans doute là l’aspiration de J. D. Salinger que de capturer l’essence de l’adolescence pour la faire sécher entre deux pages, comme une fleur. Il illustre « Comin’ Thro’ the Rye, » cette rencontre de deux corps dans un champ, le seigle ici remplacé par le goudron et les lumières de Broadway, de Brooklyn, par un ascenseur, par un café ou autant de lieux ordinaires qui soulignent l’extraordinaire banalité de l’adolescence.

J. D. Salinger – L’attrape-coeurs
[The Catcher in the Rye]
Pocket pour la dernière édition
2007 (première édition 1951)
5,60 euros

Ils/elles en parlent aussi : Céline lit. Les mots de la fin. Charge d’âme. La bibliothèque de Céline. Le miroir des livres. Au fil de l’histoire

12 réflexions sur “L’attrape-cœurs, J. D. Salinger

  1. Ping : Ecoutez-moi jusqu’à la fin, Tess Gunty – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

    1. Ils sont parus à trois ans d’écart mais je vois ce que tu veux dire, même si pour moi l’un n’a rien à voir avec l’autre. Comme toi, j’ai eu du mal à pénétrer l’univers de Salinger, ces déambulations un peu vaines, mais il arrive à saisir une autre facette de l’adolescence que Sagan, une idée de vacuité non dénuée d’une certaine poésie – aussi peut-être parce qu’il adopte un point de vue masculin. Et puis les deux milieux sont totalement différents, entre New York sous la neige et soleil sur la Côte d’Azur…

      Aimé par 1 personne

    1. Je ne pense pas que ce soit réservé à un jeune public, au contraire. Ici il adopte un angle de vue vraiment pertinent qur l’adolescence et à mon sens un adolescent ne s’y retrouvera pas totalement pour autant : je pense qu’il faut le recul des années pour prendre la mesure de sa justesse.
      Franny et Zoey est dans ma liste 🙂

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