Les St. Charles, Molly Keane

Quand s’ouvre ce roman de Molly Keane, Aroon, la fille St. Charles, désormais vieille fille, habite avec sa mère et une domestique. Pleine d’amertume, dépassée par les événements et par ses choix malheureux, elle fulmine tristement puis repense à son enfance à Temple Alice, riche demeure non loin de la côte irlandaise, à son adolescence pleine d’espoirs déçus, à la ruine de sa famille. Avant les révélations de la jeunesse et ses désillusions, la gouvernante aimante, les repas fastueux, la gourmandise du père, la frugalité sévère de la mère, les frasques du petit-frère sont relatés avec tendresse par cette femme qui a toujours été trop grande, trop forte pour son milieu, pour son époque – le début du XXème siècle. Elle revient aussi sur ce désœuvrement familial étonnamment loin de toute langueur mais au contraire très actif, sur les parties de chasse, sur les séances de peinture puis de jardinage de sa mère, sur les bals et les danses – mondanité discrète et humble bientôt disparue. Puis, sourdement, de plus en plus distinctement, se distinguent les humiliations derrière les bons souvenirs qu’Aroon chérit et tâche de faire déteindre sur le reste – en vain.

En sempiternelle manque d’amour, d’attention, de gentillesse, incapable de voir l’évidence, l’enfant bientôt jeune fille puis vieille fille est une narratrice ridicule mais aussi attachante qui permet à Molly Keane de dresser un portrait à la fois sans pathos et un peu pathétique de ces familles bourgeoises britanniques, sans autre travail que les activités sociales d’alors et bientôt sans ressources. Désargentés mais déterminés à continuer à profiter de ce qu’ils considèrent leur être dû, ce qu’ils voient comme les privilèges de leur classe, les St Charles suivent leur route, bon an mal an, se rapprochant inévitablement de leur fin.

La plume de l’autrice semble être un subtil assemblage de Jane Austen et d’Oscar Wilde, de causticité et de sentiments. En effet, tendresse et ironie se mêlent paradoxalement ici, dans ce roman délicieux, douce satire ici et là traversée de réparties mordantes, de chutes incongrues pleines d’esprit. Les dialogues sont fins, piquants, à la fois drôles et tristes, relayant des descriptions précises et détaillées de l’environnement des protagonistes. Décors et costumes ancrent encore davantage cette pépite dans son temps, à la fois étonnamment moderne et exquisément surannée. Les St. Charles est donc un roman oxymorique, tragi-comédie basée sur des contraires qui vont bien ensemble et permettent à Molly Keane de rejoindre les auteurs classiques britanniques sur nos étagères, au même titre que Margaret Kennedy dont Le festin vient d’être réédité par cette superbe maison d’édition de La Table Ronde – et n’oublions pas Elizabeth Jane Howard et ses Cazalet.

Molly Keane – Les St. Charles
[Good Behaviour – traduit par Simone Hilling]
La Table Ronde
Avril 2022 (première édition : 1981)
8,90 euros

Ils/elles en parlent aussi : Carolivre. La viduité. Charlotte Parlotte

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