Le dernier duel, Ridley Scott

1386, en France. Deux hommes se préparent pour un duel judiciaire à cheval, le dernier de l’Histoire d’après le titre, pas exactement d’après les sources. Soudain, avant que les lances ne froissent la taule, ne percent les cottes de maille, la caméra repart en arrière, des années plus tôt, pour revenir sur l’origine de cet affrontement meurtrier. En 1370, un homme de guerre, un écuyer, en sauve un autre – là débutent les relations entre Jean et Jacques, entre reconnaissance, envie et haine. L’ombre de chacun planera sur la vie de l’autre, silhouette sombre à la périphérie de leur vision avant un face-à-face funeste. Le sauveur, une fois de retour en Normandie, rencontre une femme et jette son dévolu sur elle, séduit par sa beauté – ou peut-être alléché par sa dot. Jean de Carrouges épouse alors Marguerite de Thibouville, lavant le nom de son père – traître pendant la Guerre de Cent Ans – de sa souillure. Mais Jean n’est pas respecté à la cour du Comte Pierre d’Alençon malgré les interventions de Jacques Le Gris, son débiteur – ou peut-être à cause d’elles –, et encore moins à celle de Charles VI, interprété par Alex Lawther, aussi fantasque et bouffon que dans The End of the F**g World, aussi sadiquement ridicule que Pierre III de Russie dans la série The Great. Marguerite quitte ainsi le sillage d’un paria pour celui d’un autre, oubliant son père pour bientôt se retrouver au cœur d’une lutte fratricide, prise entre deux égos mâles qui s’affrontent. Son époux, bien que sans charme et rustre, est apparemment aimant et attentionné ; son prétendant, violeur en devenir, hautain et charismatique – en tout cas d’après la première partie.

C’est là la force de ce long-métrage de Ridley Scott, adapté d’un livre d’Eric Jager, Le Dernier Duel : Paris, 29 décembre 1386 : décomposé en trois chapitres, il donne à voir les faits selon trois perspectives, celle de chaque membre du trio sur lequel est construit la réalisation. Peu à peu, les rouages se mettent en mouvement, s’actionnent mutuellement avant que le temps ne remonte et ne dessine un autre motif. Jean laisse la place à Jacques qui quitte le devant de la scène pour Marguerite, enfin porteuse de « la vérité » – et c’est une scénariste, Nicole Holofcener, qui est à l’origine de ce dernier tiers. Pour une fois, c’est donc à une femme qu’échoie le dernier mot, neutre, fière malgré les assauts, les revers, et dont le corps est pourtant l’échiquier où s’affrontent deux honneurs.

Ce jeu de chaises musicales force les acteurs à rester dans la nuance, répétant les scènes selon trois points de vue alors que les trois parties se suivent sans se ressembler tout à fait. De cette manière, s’esquisse un schéma toujours actuel – triangle ou variations, témoignages des parties lors d’un procès. Ici, point de juge, simplement un roi et un Dieu – le menteur périra, tué par son adversaire, telle est la loi du tribunal divin. Deux gladiateurs armés, des siècles après les arènes romaines ; deux duellistes, des siècles avant Feraud et D’Hubert.  

Le frustre Jean de Carrouges, méprisé et ruiné, est interprété par Matt Damon, plein d’une colère bouillonnante mais réprimée jusqu’à peu à peu le laisser écumant de rage. Adam Driver prête lui ses traits à l’adversaire de toujours de Jean, Jacques Le Gris, plein de prestance, charmeur, étalon en rut. Quant à la dame prise en étau, digne mais brisée, c’est Jodie Comer, royale – une nouvelle fois, après avoir incarné la reine Elizabeth d’York dans The White Princess – dans ce rôle de femme qui se bat pour son honneur, tâchant d’exister derrière les hommes à qui elle appartient – simple propriété, un corps à chevaucher et à ensemencer. Sa performance souligne superbement le manque d’égards, la violence morale et physique, révoltante, envers celles que l’on considérait alors sans âme. Dommage cependant que ce casting parfait n’aille pas sans un mélange cacophonique d’accents, du plus pur britannique à l’américain le plus dur – un comble pour des Français qui sortent tout juste de la Guerre de Cent Ans.

Malgré quelques approximations – entre autres imprécisions, certaines sources donnent Le Gris innocent –, Le dernier duel est un film qui restera sans aucun doute dans les mémoires. Puissant, véritablement glaçant, il propose une lecture féminine et, n’ayons pas peur des mots, féministe d’un épisode de l’Histoire, faisant écho à l’actualité, aux procès pour viol qui se multiplient, à la libération de la parole. Derrière ces voix féminines qui s’élèvent aujourd’hui, se devine celle de leur prédécesseuse – Marguerite de Carrouges, née de Thibouville.

De : Ridley Scott
Par : Eric Jager, Ben Affleck, Matt Damon, Nicole Holofcener
Avec : Matt Damon, Adam Driver, Jodie Comer
Genre : Drame historique
Durée : 2h33
A voir sur Canal +

Ils/elles en parlent aussi : Dormeuse du val. Travellingue. Les boggans. L’antre du cinéphile. Nom d’un bouquin !. The movie freak. Séries de films. Drums n books. Critiks Moviz. Obsession B. Au pays des cave trolls. Le tour d’écran.

9 réflexions sur “Le dernier duel, Ridley Scott

  1. Maximelefoudulivre

    Bonjour Ceciloule,
    Superbe article. A vrai dire, je ne souhaitais pas regarder ce film et ta critique m’a fait changé d’avis.
    C’est un bon film dont le concept change et j’apprécie l’époque.
    Je suis d’accord quand tu parles de chaises musicales, les acteurs sont excellents (mention spéciale à Jodie Comer dans le rôle de Marguerite) et les jeux de lumière sont intéressants.
    Merci beaucoup,
    A bientôt

    Aimé par 1 personne

  2. Ping : Le film de la semaine: j’ai été voir Le dernier duel (Ridley Scott) – Nom d'un bouquin!

  3. Magnifique article, à l’aune des hautes qualités de ce film, à la mesure de la surprise que fut ce Scott de haute volée alors qu’ on sentait plutôt le réalisateur octogénaire en perte de souffle, en fin de carrière (encore que, son Napoléon à venir montre qu’il a toujours l’intention de marquer l’Histoire).

    Aimé par 1 personne

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