De la beauté, Zadie Smith

Dans ce roman familial chatoyant et multiple, Zadie Smith donne la parole à chacun des membres d’une famille métissée et « binationale » – peau blanche contre peau noire, accent américain mêlé aux inflexions britanniques, brownstones bostoniens en miroir des coquettes façades londoniennes. Ces mélanges ethniques, ce chœur discordant et coloré, ces racines faites d’une kyrielle de rhizomes permettent à l’autrice d’aborder la lente construction d’une identité, son façonnage à l’adolescence, ces expériences qui poussent les enfants à sortir de leur milieu pour en découvrir d’autres, pour se constituer soi-même loin de l’influence parentale – même quand cette influence est en réalité plurielle. Zadie Smith met en parallèle deux familles que tout oppose, les Belsey et les Kipps, l’une menée par un patriarche conservateur resté en Angleterre et l’autre, sur laquelle se centre l’œuvre, par un père libéral émigré, seul Blanc de sa famille.

Ainsi, De la beauté se ramifie, plongeant loin sous la surface. L’autrice déconstruit ses personnages et leur caractère en alternant les points de vue et en variant les aspirations. Là où Howard n’est préoccupé que par ses liaisons malencontreuses et ses rivalités académiques, sa femme et ses enfants sont davantage préoccupés par des questions d’appartenance, de race – mais tous tâchent de s’assimiler, de trouver ou de retrouver une place qu’ils ne considèrent plus comme leur. Ainsi, Levi, le cadet, se prend pour un gangsta des ghettos, cachant à sa bande l’aisance de ses parents et l’accent british de son père, tandis que ses deux aînés sont déjà à l’université et ont à cœur de s’enrichir intellectuellement, d’ouvrir leurs horizons et d’étudier la beauté du monde – mais en quoi réside-t-elle sinon en sa diversité, tant humaine, sociale que culturelle et esthétique, diversité si bien représentée par les Belsey en eux-mêmes mais aussi par les oppositions entre les Belsey et les Kipps ?

Se superposent ainsi au roman familial et au campus novel des questions plus sociales – la situation des émigrés haïtiens aux Etats-Unis –, mais également artistiques et culturelles, aussi diverses que ne le sont les protagonistes – Haïti et ses déités vaudous, la spoliation, Rembrandt et la lumière, la manière de devenir poète et de se laisser habiter tant par les mots que par la musique. C’est d’ailleurs là que résident la force et la singularité de ce livre : son ampleur, sa multiformité de roman-melting-pot vont grandissantes alors que le récit avance par bonds, de scène en scène, de dialogue en dialogue, mâtinés d’humour et d’une amertume tendre. Chaque passage s’attarde ainsi sur un moment particulier, relié à l’œuvre dans son ensemble mais presque indirectement.

Se sent ici l’importance qu’a eu Zadie Smith pour Andrew Ridker et ses Altruistes tant les parallèles fleurissent à mesure que les pages de ce roman se tournent. Et pourtant, De la beauté est unique, comme toute chose sur Terre – essence-même de la beauté.

Zadie Smith – De la beauté
[On Beauty – traduit par Philippe Aronson]
Folio (édition française)
2009
591 pages
10,40 euros

Ils/elles en parlent aussi : Lettres exprès. One chapter a day

3 réflexions sur “De la beauté, Zadie Smith

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