Licorice Pizza, Paul Thomas Anderson

Regarder Licorice Pizza, c’est sembler évoluer dans un rêve ou peut-être dans une réminiscence aux données changeantes. Rien n’est réellement vraisemblable, tout est comme ralenti, empoissé par les décennies qui nous séparent des deux héros ou par les rouages du sommeil.

1973. Alana, vingt-cinq ans ou peut-être vingt-huit, croise Gary, quinze ans, dans son lycée alors qu’il se dirige avec sa classe vers la salle réquisitionnée par l’éternel photographe des débuts d’années scolaires. Elle est l’assistante de ce dernier et avance dans sa vie sans perspective ; il est acteur en herbe et sûr de lui. Audacieux, il l’invite ; par jeu ou par ennui, elle accepte. Commence alors une amitié qui flirte avec la drague, une sorte de course-poursuite dans les rues d’Encino, ville californienne d’un autre temps. Les rôles changent, chacun devenant tantôt chat, tantôt souris, toujours à fendre l’air moite, travellings après travellings. Les situations qu’ils rencontrent sont souvent étranges, d’où cet onirisme décalé, tandis qu’Alana et Gary sont traversés d’envies exotiques, de fulgurances extravagantes. L’adolescent mal coiffé, peut-être enfin lucide (quoique) face à son absence de futur dans le milieu cinématographique, se met soudain à vendre des matelas à eau puis décide suite à une inspiration subite de se lancer dans le commerce de flippers, enfin légalisé. Alana est là, toujours à ses côtés même après des disputes, des gifles et des amourettes qui accroissent leur jalousie mutuelle. Si son attachement pour Gary est attendrissant bien qu’un peu pathétique, contribuant à en faire un personnage touchant, le garçon agace. Son aplomb, sa popularité de façade le rendent antipathique comme peut l’être un adolescent. Pourtant, des fragilités de cet âge ingrat, Gary n’en a aucune – à part sans doute l’acné, le léger embonpoint et les cheveux gras. L’incertitude, le manque d’assurance ne sont pas des fléaux connus par le jeune homme et c’est bien ce que nous lui reprochons. Pourtant, Paul Thomas Anderson semble affirmer que l’acteur, Cooper Hoffman, fils de Philip Seymour Hoffman, est proche de ce garçon intelligent, plein d’aise – et gageons qu’il sait de quoi il parle puisqu’il le connaît depuis sa naissance. Musicienne avant d’être comédienne, Alana Haim, la jeune actrice qui prête ses traits et son nom à l’héroïne, a, elle aussi, déjà travaillé avec le réalisateur lors de tournage de clips. Anderson leur offre à tous les deux leur premier rôle au cinéma, en faisant des porte-étendards de la liberté frénétique de la jeunesse et de l’insouciance pétillante d’alors.

Outre ces situations mâtinées d’improbabilité, les personnages croisés par les deux protagonistes sont aussi fantasques que le long-métrage, silhouettes caricaturales et lunaires qui contribuent à rapprocher Gary et Alana l’un de l’autre. Se frôlent ainsi, entre autres, un producteur attiré par les femmes japonaises, Jon Peters, proche extravagant de Barbra Streisand incarné par Bradley Cooper, une agente aux requêtes étonnantes et des adolescents en fleur, à la peau luisante et aux boutons apparents. Paul Thomas Anderson a en effet exigé des acteurs un naturel désarmant, bannissant maquilleurs et coiffeurs du plateau. Ils sont dénués de tout artifice, ce qui contribue au voyage temporel porté par une bande-son rythmée et nostalgique de ces années qui ont filé si vite. Derrière la romance aussi liquoreuse que la Licorice Pizza du titre (littéralement, « pizza au réglisse »), derrière la poésie de quelques plans, se profilent aussi les crises sociétales de l’époque – pénurie de carburant liée au premier choc pétrolier, omerta sur l’homosexualité –, tout juste effleurées cependant et davantage propices à créer des rebondissements dans le fil de la rom-com que d’apporter un autre regard sur ces moments d’histoire.

Merci à Ciné Trafic et à Universal Pictures pour ce visionnage.

De : Paul Thomas Anderson
Avec : Alana Haim, Cooper Hoffman, Bradley Cooper
Genre : Comédie, Romance
Durée : 2h14
En DVD et en Blu-ray depuis le 1er juin 2022 (disponible en VOD et EST)

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11 réflexions sur “Licorice Pizza, Paul Thomas Anderson

  1. J’apprécie Paul Thomas Anderson, notamment pour « The Master » et « There will be blood. » Je n’ai pas pu voir encore celui-ci. Les avis presse et spectateurs sont plutôt mitigés. C’est un réalisateur très talentueux. Il propose des choses très intéressantes à chaque film, à l’image d’un Terrence Malick que j’adule aussi. Merci pour ce beau retour Cécile, heureux de revenir sur ton blog et de te retrouver 😊🌞

    Aimé par 1 personne

    1. Je crois que je le découvrais avec ce film… j’ai des lacunes en cinéma d’auteur et classique que j’essaie de combler petit à petit mais la tâche est immense.
      Je suis sortie mitigée de ce visionnage, déambulation qui n’a pas vraiment tenu ses promesses. J’en attendais sans doute trop.
      Plaisir vraiment partagé 😊

      Aimé par 1 personne

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