L’autre découverte de l’Amérique, Kathleen Alcott

Kathleen Alcott a le don des ambiances qu’elle emprisonne comme autant de papillons colorées, arc-en-ciel disparate mais curieusement harmonieux. Elle raconte l’Amérique, de la guerre du Vietnam à l’épidémie de SIDA, partant du désert de Californie, de son atmosphère flottante, comme brouillée par des ondes de chaleur, pour se poser dans la jungle équatorienne, brièvement, alunir, atterrir, de nouveau, et revenir dans la Californie lumineuse, aveuglante. D’une plume minutieuse, attentive aux détails et à leur portée poétique, elle butine d’année en année, la lune pour certitude rassurante et inquiétante, sa lueur argentée ourlée d’obscurité, de promesses et de mauvais présages.

La fresque de cette autrice pour la première fois traduite en français est portée par trois personnages unis par le sang, qui glissent d’un âge à l’autre, avec fluidité, rapidité et lenteur. Fay rencontre Vincent non loin d’une base aérienne, dans un bar posé en plein désert, Bagdad Café lunaire, hanté par un cheval alcoolique. Elle est serveuse ; il est pilote. Leur âme entre en résonance, leur corps fusionne, leur amour crée un être. Wright naît en 1960, entouré d’eucalyptus et de cette douceur saline et ensoleillée, douceur des privilégiées, des Californiens que Fay a quittés et quittera une nouvelle fois. Il ne connaît pas son père et quitte ses grands-parents avant de pouvoir s’en souvenir, sa mère l’emportant dans son aventure de bienfaiteuse en Équateur puis dans ces quêtes de pacifistes pourtant violents, de militants communistes dont les refrains berceront l’adolescence de Wright. Se dévoile ainsi, porteur de ces époques, fondateur de Wright et façonnant son destin, le combat d’une mère, entre l’emprise du mouvement, la certitude de l’idéologie, le besoin de dénoncer le sang entachant la bannière étoilée qui pend, atone, sur son piquet planté sur la Lune.

En mêlant les perspectives de ces trois héros, Kathleen Alcott crée un tourbillon, d’époques, d’atmosphères, toutes si finement décrites, si patiemment rebâties qu’ouvrir L’autre découverte de l’Amérique, tourner ces pages faites de sensations et d’un je-ne-sais-quoi de trouble malgré l’acuité acérée des décors, c’est voyager dans le temps et dans le cœur des Hommes.

Le roman paraît résister, certaines phrases restent sibyllines, et, étrangement, contribuent à l’envoûtement à l’œuvre. Peut-être est-ce aussi dû à quelques maladresses de traduction, à cette impénétrabilité des métaphores anglaises soigneusement bâties, des phrases longues et délicieusement biscornues. L’autrice approche l’âme humaine d’une façon qui lui est propre, maintient cette brume discrète mais presque palpable, tout en faisant éclore une certaine universalité à travers le portrait à la fois net et trouble de ces hommes et de ces femmes touchants, symboles d’un pays et de ses scissions, reflets de crises et de moments d’Histoire.

Merci à Lireka pour ce partenariat.

Kathleen Alcott – L’autre découverte de l’Amérique

[America Was Hard to Find – traduit par Christine Laferrière]

Stock

12 janvier 2022 (rentrée littéraire d’hiver 2022)

528 pages

24,50 euros

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