Le pouvoir du chien, Jane Campion

Les étendues montagneuses du Montana ondulent en toile de fond de ce huis-clos aux accents de western. La conquête de l’Ouest est finie, les Amérindiens sont parqués dans les réserves, mais les cow-boys sont toujours là, à la poursuite de leurs vaches et des corps des femmes, jouant du lasso avec ceux qui sont différents. Phil et George vivent dans un ranch perdu dans la campagne, avant d’être vite, trop vite, rejoints par Rose, une veuve discrète qui n’est pas du même milieu, ce que Phil n’aura de cesse de lui faire ressentir – quoiqu’ici cette différence sociale soit moins perceptible que dans le roman de Thomas Savage paru en 1967. Comme dans le livre, cependant, l’aîné des frères est acerbe, se révélera sadique, jouant de son aura et de son pouvoir de chien de garde en terrorisant les nouveaux venus. Benedict Cumberbatch incarne cet homme, son regard d’acier et son charisme rigide et presque silencieux lui conférant toute sa singulière violence de glace. Jane Campion a insisté pour que l’acteur, anglais, s’imprègne véritablement de Phil, soit capable de castrer un taureau, de monter à cheval, de lustrer une selle, de tresser une corde. Quant à George, campé par Jesse Plemons et sa rousseur douce et réconfortante, il n’est que peu présent, la réalisatrice s’attachant ici bien davantage à détailler les rouages de l’emprise, la tension qui s’instille dans la bâtisse, insidieuse, de plus en plus suffocante, emprisonnant Rose, la fragile, la blonde fébrile à qui Kirsten Dunst prête ses traits. Le fils de Rose, qui emménage pour l’été, la « chochotte » ainsi que Phil, qui aime l’asticoter et l’insulter – mais presque jamais frontalement – le surnomme, est tout aussi étrange que le personnage de Savage, discret mais empesant l’air de sa présence décalée dans ce décor d’hommes viriles, brutaux, lui qui plie soigneusement des fleurs en papier, étudie les livres de médecine de son père et dissèque des lapins pour gagner en assurance avec un scalpel.

Jane Campion crée des tableaux dans lesquels évoluent ses protagonistes, de loin, encadrés par ces plaines arides qui laissent bientôt place à des collines de plus en plus hautes – reliefs néo-zélandais qu’elle fait passer pour américains. Comme dans La leçon de piano, les paysages imprègnent la réalisation d’une ambiance à la fois étouffante et tendant vers la liberté – sans barrière, sans frontière. La caméra ne vient ainsi buter que contre les reliefs naturels, ceux-là mêmes qui enclosent les protagonistes malgré l’apparent infini des décors. Le violon et le silence marquent le passage des scènes, longues, calmes, leur sobriété répondant à celle des phrases de Savage. Peu bavards, lents, les plans s’étirent, laissant le malaise faire de même. Si la réalisatrice reste très fidèle au roman original, elle choisit malgré tout de recentrer Le pouvoir du chien (The Power of the Dog) sur la domination à l’œuvre dans le ranch, ainsi que sur le fils de Rose et sur son homosexualité. Elle distille des indices, rendant chaque détail à la fois plus explicite et plus confondant que dans l’œuvre de Savage : lui faisait dans la finesse et dans la suggestion. Ici aussi, après la première demi-heure, la cinéaste suggère, laissant la caméra s’attarder sur les mains, le cuir caressé avec tendresse, les regards. Pourtant, ces évocations qui apparaissent tôt dans le long-métrage restent sibyllines et le resteront bien plus que dans le livre.

L’adaptation, lauréate du Lion d’argent de la meilleure réalisation à la dernière Mostra de Venise et en lice dans de nombreuses catégories aux Golden Globes 2022, est donc caractéristique du cinéma de Campion, à la fois délicate et pesante, implicite mais lourde de sous-entendus, sobre et lente.

De : Jane Campion
Par : Jane Campion, Thomas Savage
Avec : Benedict Cumberbatch, Kirsten Dunst, Jesse Plemons
Genre : Drame
Durée : 2h08
Disponible sur Netflix depuis décembre 2021
Bande-annonce

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36 réflexions sur “Le pouvoir du chien, Jane Campion

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  2. Voilà c’est vu et beaucoup aimé. Les personnages sont sans doute moins fouillés que dans le roman mais le scénario très subtilement écrit nous permet de réviser notre jugement sur les uns et les autres à mesure que l’on avance dans l’histoire. La tension est aussi très bien distillée, parfaitement soutenue par une bande-son parfois dissonante signée du génial musicien Jonny Greenwood.

    Aimé par 1 personne

    1. Ça ne m’étonne pas que tu sois convaincu. Effectivement, Jane Campion a trouvé un bon équilibre entre implicite, suggestions et explicite. Je conseille de voir le film après avoir lu le livre parce que pour moi ça a bien fonctionné, et les personnes qui ont commencé à regarder le long-métrage avec moi (sans connaître le roman) m’ont laissée le finir seule.
      Merci pour le nom du musicien, je vais aller l’ajouter de ce pas ! En attendant, je suis curieuse de lire ton billet sur ce film, et je me note de lire aussi ta critique de West Side Story (je tourne autour depuis que tu l’as mise, en espérant aller au cinéma avant de me plonger dans ton commentaire).

      Aimé par 2 personnes

  3. Maximelefoudulivre

    Bonjour Ceciloule,

    J’ai regardé une partie du film. Il est bien tourné avec de jolies prises et de merveilleux paysages. Personnellement je n’ai pas réussi à le terminer. Un peu lent, froid, un western sans en être un… Je pense lire le livre car j’arriverai surement plus facilement à m’attacher aux personnages 🙂
    PS : J’ai vu le chien sur la montagne !

    Bonne journée

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Maxime,
      En effet, Jane Campion sublime les montagnes néo-zélandaises, même si l’ensemble est censé se dérouler dans le Montana. Concernant la froideur et la lenteur, ce sont effectivement deux caractéristiques du film, l’une des raisons pour lesquelles, à mon sens, avoir lu le roman au préalable permet de davantage apprécier l’adaptation. Les focalisations du livre de Savage sont fluctuantes, ce qui donne une idée certes plus précise des considérations des protagonistes – pas tous attachants, comme tu t’en doutes.
      Merci de ton passage 🙂

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  4. Ping : Le pouvoir du chien, Thomas Savage – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

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