Le pouvoir du chien, Thomas Savage

Derrière ce titre mystérieux, extrait d’un psaume de la Bible, les pages que Thomas Savage écrivit en 1967 renferment une grande noirceur. À la fois roman sociologique et historique qui tend vers le western, Le pouvoir du chien déploie tout un imaginaire, celui des terres qui s’étendent à l’infini, où paissent vaches et chevaux, des cow-boys sans pudeur et sans manières, du mythe américain encore à construire.

La Grande Guerre est passée, les hommes sont revenus, les villes de l’Ouest vivotent tandis que certains éleveurs s’enrichissent. Le chemin de fer fait résonner des échos métalliques au loin ; les Amérindiens ont quitté ces terres peu auparavant, contraints et forcés, leur ombre planant toujours sur la poussière. L’auteur les fait brièvement apparaître dans son roman, les rend touchants, venant ainsi contredire les convictions dominantes d’alors, nationalistes et racistes, incarnées par Phil. De même, il évoque, sans jamais la nommer, l’homosexualité, mais aussi le tabou qui entourait encore le suicide.

Deux frères vivent dans le ranch dont ils ont hérité de leurs parents, partis du Montana à cause de la rudesse du climat. Phil, l’aîné, est sec, élancé, caustique. Il voit son cadet comme une version du Lenny de Steinbeck, un grand trapu gentil mais un peu simplet. Si Thomas Savage s’attache finalement à varier les focalisations, offrant une incursion dans les pensées de chacun des deux protagonistes, ce sont les croyances et les réflexions de Phil qui ouvrent le récit, issues d’un esprit étriqué, fermé, méprisant envers tout autre être vivant. Tous deux cohabitent certes sans peine, leur quotidien adouci par la présence brusque des saisonniers et des employés, mais bien vite, une femme et son fils viennent perturber l’équilibre du ranch – duo dont l’histoire est narrée grâce à une analepse qui fait décoller le roman. Leur présence rend l’aîné encore plus taciturne et méchant, prêt à abuser de son pouvoir de maître du domaine – le pouvoir du chien de garde, du dominant, du loup alpha.

Les mots de Thomas Savage, outre l’univers qu’ils font naître, savent faire grimper peu à peu la tension, rigidifier les muscles, engourdir les doigts. Les rapports de force pourraient bien s’inverser, qui sait…

L’arrivée sur Netflix de l’adaptation de ce roman par Jane Campion est donc une bonne raison pour le (re)découvrir sans attendre.

Crédits : l’illustration publicitaire de la photographie provient de l’adaptation de Des souris et des hommes de John Steinbeck par Rebecca Dautremer.

Thomas Savage – Le pouvoir du chien
[The power of the Dog – traduit par Laura Derajinski]
Gallmeister
Février 2019 (édition originale : 1967)
288 pages
9,90 euros

Ils/elles en parlent aussi : Tard, bien tard dans la nuit. Mes pages versicolores. Les petites lectures de Maud. Little coffee book. Aire(s) libre(s)

20 réflexions sur “Le pouvoir du chien, Thomas Savage

  1. Maximelefoudulivre

    Bonjour Ceciloule,
    Merci pour ta critique. Après avoir vu le film, j’ai décidé de lire le livre. J’ai vraiment préféré le livre même si ce n’est pas mon style préféré de récit.
    Je suis d’accord avec toi sur comment n’ »est pas abordé » le sujet de l’homosexualité et ton résumé.
    Je trouve cependant que l’auteur ne va pas toujours en profondeur sur des évènements et cela m’a un peu frustré. Sans spoiler, parfois une péripétie se déroule puis on a une petite ellipse sans explication.
    Je pense qu’i a voulu s’appuyer uniquement sur Phil et a un peu délaissé les autres personnages.
    je ne sais pas ce que tu en penses mais ton avis pourrait m’aider à mieux comprendre.
    Bonne journée

    Aimé par 1 personne

    1. Bonjour Maxime,
      Moi aussi, j’ai préféré le roman, une sorte de western après l’heure où le drame psychologique est bien plus fouillé et travaillé que dans le long-métrage de Campion.
      Au sujet de ce que tu appelles manque de profondeur, c’est là pour moi tout l’intérêt du livre, cette manière de suggérer sans dire directement. Tout se passe en arrière plan, de manière implicite. C’est vrai que ça peut être déstabilisant.
      Enfin, George n’est clairement pas au cœur de ce récit, c’est vrai, mais à mon sens,davantage que Phil, c’est l’emprise, le « pouvoir du chien » à l’œuvre que Savage a souhaité mettre au centre du roman.
      En espérant que cette réponse t’éclaire davantage en attendant de pouvoir en parler de vive voix.
      À bientôt

      J’aime

      1. Maximelefoudulivre

        Merci pour ton retour.
        Je n’avais pas vu cela comme ça effectivement. En partant du principe que tout se passe en arrière plan, de manière implicite j’arrive à percevoir l’interet.
        Mais je suis pas fan 🙂
        Bonne journée

        Aimé par 1 personne

  2. Ping : Le pouvoir du chien, Jane Campion – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

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