Mon maître et mon vainqueur, François-Henri Désérable

Après un accident lié au fameux pistolet 14096, celui-là même avec lequel Verlaine tira sur Rimbaud, le narrateur est face à un juge d’instruction, cahier Clairefontaine en main, et relate la passion dévorante liant Tina à Vasco, Vasco à Tina, passion née à l’ombre des deux poètes, couple maudit de la littérature. Sous de tels auspices, cette aventure ne pouvait que finir dans la douleur, transformer les battements de cœur amoureux en battements de cœur apeurés. Ainsi, l’ami des deux héros, en bon témoin qu’il est, se fait « historiographe de leur histoire », décrypte les vers consignés sous cette couverture souple, pensés par Vasco pour Tina. La construction possède donc cette originalité discrète mais assumée, amour perçu par le prisme des mots dont le pouvoir se déploie, menant à la vie comme à la mort d’une virevolte espiègle. Cette oralité fluide, mâtinée de monologue intérieur, donne lieu à un récit fractionné souvent jouissif duquel éclot une musicalité, une beauté tout écrite de la langue française. Dès le titre, François-Henri Désérable rend hommage aux grands « voyants » des siècles passés, faisant de Tina « le maître et le vainqueur » de Vasco ainsi que Rimbaud le fut pour Verlaine. Pourtant, les phrases déliées, les répétitions et les jeux sonores n’empêchent pas une certaine légèreté, un humour savoureux de planer sur ce roman, brume drolatique qui perle sur le papier, l’auteur mêlant habilement amour des mots, finesse d’esprit et comique plus bas.

C’est là toute l’intelligence de Mon maître et mon vainqueur, lauréat du Prix de l’Académie Française. Le trio amoureux, modernisé ici de même qu’il l’est dans le Feu flamboyant de Maria Pourchet, est décodé par un quatrième protagoniste, spectateur qui ne manque pas de cynisme et de lucidité, tout autant capable de remarquer l’habileté stylistique, métaphorique et sonore d’un poème que de recenser l’ardeur des sentiments des deux héros, et de porter un regard tendre – parfois amusé, voire moqueur – sur les faits. La distance ainsi créée par François-Henri Désérable dans ce qui s’apparentait de prime abord à une simple exégèse littéraire l’éloigne des classiques adultères qui finissent mal – même si, finalement, la parodie n’est jamais loin.

François-Henri Désérable – Mon maître et mon vainqueur
Gallimard
19 août 2021 (rentrée littéraire 2021)
192 pages
18 euros

Ils/elles en parlent aussi : À l’ombre des livres. Le loup dans la librairie. Le petit poucet des mots. Au fil des livres. Vagabondage autour de soi. Joellebooks

12 réflexions sur “Mon maître et mon vainqueur, François-Henri Désérable

  1. Ping : Noël 2021 – livres en pagaille – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  2. Ping : François-Henri Désérable-Mon Maître et mon vainqueur

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s