Climax, Thomas B. Reverdy

Climax ou le retour d’un écosystème à un équilibre après un bouleversement important. Climax ou l’apogée en fiction, l’achèvement, l’éclatement de la violence avant la rechute. Thomas B. Reverdy mêle écologie et récit, légendes et réalité. Pour lui, tout imprègne notre monde, fait de lui ce qu’il est et fait de nous ce que nous sommes – des êtres de souvenirs, fébriles face au hasard, au silence, bestiaux aux tréfonds de nos corps sauvages.

En Norvège, au large d’un petit village de pêcheurs déjà défiguré par des constructions plus récentes, une plateforme pétrolière hante les eaux, jette son ombre menaçante sur les floes albescents et oblongs, sur les icebergs bleutés et sur la mer noire. Anå s’est habituée à sa présence obscure, comme à celle du fjord, de la montagne aussi rassurante qu’inquiétante dans l’ombre de laquelle les maisons se sont bâties, au bord de l’océan, comme elle s’est aussi habituée à l’absence de Noah, son amour de jeunesse, et à la dissipation des mythes scandinaves qui ont fait palpiter leur adolescence. Tous deux, avec Magnus, Kurt et Anders, défiaient les prophéties, les dieux et les conseils de la Völva pour faire triompher leur cupidité et leur passion, leur existence fictive alors régie par des dés chatoyants aux faces multiples représentant autant de destins possibles. Pourtant, tous les chemins menaient déjà au Ragnarök, cette fin du monde mythique vers laquelle l’humanité s’achemine, comme suivant la route tracée par ces histoires immémoriales.

Thomas B. Reverdy relate plusieurs récits, prend le temps de recréer un décor de banquise et d’aurores boréales, inondé d’une lumière crépusculaire alors que le soleil ne se couche jamais. Dans une chronologie ralentie, il narre la vie d’Anå, celle de Noah, de Knut et d’Anders, désormais adultes et éloignés par le sort. Tous sont toujours liés par ce jeu de rôle où ils empruntent des noms et changent d’apparence, devenant par les miracles de l’imagination des figures fabuleuses – fils de dieux, demi-elfe, sorcier et walkyrie aux cheveux de feu qui rappelle les rousses Candice d’Il était une ville et de L’hiver du mécontentement. Cette projection dans un autre univers d’adolescents désœuvrés prend la forme, en creux, d’un « livre dont vous êtes le héros » où, pourtant, aucun choix ne s’offre au lecteur si ce n’est de suivre les cailloux disséminés à la fin de ces quelques chapitres, le faisant cheminer à travers l’œuvre, dans un nouveau cosmos empreint de fantasy qui se serait glissée au sein d’un roman ancré dans notre réalité. Nous allons vers la fin de cette ère, quels que soient nos choix – et ce même si nous pouvons devenir acteurs de la résistance. La Terre d’un autre temps dont il est question, peuplée de trolls et de géants, d’elfes et de dragons cracheurs de feu est en effet là comme une métaphore de l’Anthropocène, de ce que nous faisons subir à la planète et à sa faune, une parabole. Noah est ingénieur, tente d’alerter du danger représenté par Sigurd, ce monstre marin pompant le pétrole dans des fonds inaccessibles. Anders, lui, étudie le glacier, les animaux qui le peuplent et meurent peu à peu, toute la chaîne déséquilibrée par l’action humaine qui s’est substituée à celle des dieux.  Quant à Knut, il survit avec ses molosses guerriers, loin de toute préoccupation environnementale ou économique.

Les histoires s’alternent pour finalement fusionner et donner naissance à ce roman, météore, feu follet qui illumine la nuit malgré la noirceur qu’il révèle à nos yeux impies. Climax remet en cause toute certitude de lecture, ébranle les schémas narratifs classiques, baigné d’une atmosphère glaciaire stupéfiante de réalisme poétique érodée par une ambiance d’un autre temps, celle de ces nuits flamboyantes où des êtres légendaires foulaient la banquise. Le roman fourmille de détails techniques sur le monde animal et sur les plateformes off-shore, partie prenante du même univers malgré la dichotomie qui les oppose et sur laquelle se construit l’œuvre : l’auteur utilise cette divergence extrême pour faire éclore un texte harmonieux, uni et sublime.

Ce roman est en lice pour le prix Femina.

Merci à Lireka pour ce beau partenariat.

Thomas B. Reverdy – Climax
Flammarion
18 août 2021 (rentrée littéraire 2021)
336 pages
20 euros

Ils/elles en parlent aussi : Page 53. Lilylit. Sonia boulimique des livres. Les livres de Joëlle.

11 réflexions sur “Climax, Thomas B. Reverdy

    1. De rien ! Oui j’ai vu que tu étais plus réservée. C’est vrai que les hommes et les femmes sont ici autant personnages que le glacier, la plateforme pétrolière et les animaux alors forcément, les sentiments ne font qu’apparaître ici et là – mais quelle fulgurance quand ils le font !
      Bref, j’ai beaucoup aimé comme tu l’as compris mais j’entends tout à fait tes arguments 🙂

      Aimé par 1 personne

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