Ammonite, Francis Lee

Des ammonites pour dire l’âme humaine

Soixante-dix ans après les deux héroïnes de Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma, en 1840, Mary Anning et Charlotte Murchison se rencontrent et trouvent en l’autre le reflet d’un certain mal-être, la douceur d’une souffrance partagée et ainsi atténuée. La paléontologue a existé, hantant les plages de la côte sud de l’Angleterre, à la recherche de ces fameuses ammonites qui donnent son nom au long-métrage de Francis Lee. Sa sexualité n’a, par contre, rien de certain, et le réalisateur extrapole, bâtit une romance lesbienne épurée et sobre, construit une vie secrète à Mary Anning qui n’aimait peut-être pas particulièrement la compagnie féminine. Le réalisateur s’explique ainsi : « J’éprouve l’intime conviction que ma version de Mary Anning la respecte et l’élève. Car c’est là une femme ayant vécu dans une société patriarcale où des hommes se sont continuellement approprié son travail et ses découvertes, et je voulais lui donner une relation égalitaire et respectueuse et, dans le contexte d’alors, et sachant par où elle est passé, ça m’apparaissait impensable que cette relation soit avec un homme. » (source : Le Devoir)

Sur le sable, elle se promène avec Charlotte, d’abord contrainte par le mari de cette dernière qui lui offre pour cela une rétribution financière : Mary n’a pas beaucoup d’argent et ne peut se permettre de refuser. L’homme est l’un de ses admirateurs et part en voyage sans sa femme convalescente, l’abandonnant aux bons soins de la paléontologue qui finit par s’acquitter de cette mission avec joie, troquant sa solitude pour la bonne humeur contagieuse, pétillante, de la jeune femme qui souffre pourtant de mélancolie. Deux mondes se rencontrent, se confrontent, entre aisance londonienne et dénuement littoral. Les murs tombent lentement, les regards en disant davantage que les mots. Mary, interprétée par une Kate Winslet renfermée et misanthrope mais charismatique malgré tout, est taiseuse, mystérieuse, cachée sous une épaisse couche de pierre, semblable aux fossiles qu’elle traque sur la plage. Charlotte, ou plutôt Saoirse Ronan, rayonnante, lui apporte un peu de lumière, éclaire d’un rayon de soleil le film autrement baigné d’un éclairage terne et sombre. L’actrice est désormais habituée des films d’époque, enfilant de nouveau un corset après Marie Stuart ou Sur la plage de Chesil, mais déjà habitée par l’esprit libertaire qui anime Jo dans l’adaptation cinématographique des Filles du Dr. March.

Une pudeur parfois violée par une légère indécence

Francis Lee, pour son deuxième film, poursuit donc son exploration des liaisons homosexuelles – il est gay lui-même et avoue mettre beaucoup de sa personne dans son cinéma. Cela dit, il n’évite pas ici certaines scènes crues, peut-être trop, presque voyeuses – ce qui n’aurait sans doute pas dérangé venant de la part d’une réalisatrice. Mais une femme aurait-elle seulement filmé de tels plans ? Céline Sciamma, par exemple, donnait à ces mêmes ébats beaucoup de délicatesse et de pudeur, laissant l’implicite flouter ce qui aurait pu être indigeste, laissant la peau se suffire à elle-même, les peaux se mêler l’une à l’autre sans permettre d’en distinguer bien davantage.

Les cadrages sont ici étonnants, laissant bien souvent hors-champ des éléments qui auraient eu leur place à l’écran. Si l’histoire de ces deux femmes est touchante, tendre et pleine d’une fine sensibilité, le long-métrage reste assez terne, triste entre mer grise, ciel de plomb et sable bis, et même dans la petite maison où Mary vit avec sa mère. Cela tient peut-être à l’état d’esprit de Francis Lee lorsqu’il a tourné Ammonite : son vécu a contaminé son œuvre, et sa mélancolie l’a colorée d’une teinte particulière, propre également à ces paysages presque lunaires – il aime la nature, tient à ce que ses réalisations témoignent d’un lien fort entre elle et les hommes.

De Francis Lee
Avec Kate Winslet, Saoirse Ronan, Fiona Shaw
Genre : drame, romance
Durée : 1h58
Disponible sur Canal+ à la demande
Bande-annonce

Ils/elles en parlent aussi : Cinéfilik. Cinéphiles 44

8 réflexions sur “Ammonite, Francis Lee

  1. je l’ai vu ce week-end et plutôt aimé mais j’ai ressenti un léger malaise; la relation entre les 2 femmes vue par un homme est étrange. en fait je me suis demandée si elle aurait été différente vue par une femme 🙂
    j’ai aimé le contraste entre les 2, l’une est solaire, l’autre mystérieuse, secrète.
    J’adore Kate Winslet donc je la trouve sublime comme d’habitude mais Saoirse Ronan est surprenante (donc belle découverte)

    Aimé par 1 personne

      1. on a l’impression d’avoir le bien/le mal, l’ombre/la lumière mais je cogite peut-être trop…
        que penses-tu du palmarès de Cannes?
        déjà ils m’ont énervée avec leurs embrassades :bonjour la distanciation
        j’ai vu la bande annonce du gagnant et je sais que je n’irais sûrement pas le voir, il y a assez de violence comme ça dans la vie de tous les jours…
        Vous allez chercher quoi au cinéma chantait Lenormand à l’époque des dents de la mer 🙂

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  2. J’ai comme toi établi un parallèle avec le film de Sciamma que j’ai vraiment adoré mais aussi avec le précédent film de Lee « Seule la terre » où déjà il filmait les amours débutantes d’un jeune éleveur et de son ouvrier agricole. Un peu une redite donc. Malgré tout j’ai aimé la mise en scène grave et sensuelle de ce film et surtout le jeu des deux actrices formidables.

    Aimé par 1 personne

    1. J’irai te lire avec plaisir 🙂
      Oui, Saoirse Ronan et Kate Winslet sont brillantes, je suis totalement d’accord ! L’ensemble m’a semblé très sombre et presque un peu terne alors que la lumière du sud de l’Angleterre aurait pu donner une autre aura à la réalisation mais l’histoire est touchante et les actrices formidables, en effet.

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