Ce que je ne veux pas savoir / Le coût de la vie, Deborah Levy

Par des phrases courtes et imprégnées d’un ton et d’une ironie très anglais, Deborah Levy évoque son séjour à Majorque, l’île alors recouverte d’une couche de neige froide et cotonneuse, loin du soleil espagnol habituel. À l’occasion d’un repas au coin du feu, elle revient sur son enfance, sur ses jeunes années africaines, du temps de l’apartheid, sur ce qu’elle a vécu et sur ce qu’elle ne veut pas savoir, ce dont elle ne veut plus se rappeler. Elle raconte l’absence de ce père militant emprisonné, puis le départ pour la maison d’une autre famille blanche, son séjour rythmé par les paroles caressantes et énergiques de Melissa et par le chant de la perruche, par les ordres secs du père à l’œil de verre et par les plaintes aiguës de la mère. Quand elle retrouve enfin ses parents et son petit-frère, sa famille et son jardin où le bonhomme de neige divin a disparu, elle se fond dans le quotidien si doux qu’elle avait quitté, bercée par les repas préparés par Zama, que ses employeurs blancs appellent Maria, par les sourires de son papa enfin revenu. Et puis la vie en Exil, en Angleterre, loin de la chaleur enveloppante de Johannesburg, dans la grisaille brumeuse et triste de sa nouvelle routine, tendant vers un autre destin qu’elle attend, qu’elle veut voir arriver comme par magie. Ce que je ne veux pas savoir revient sur les racines d’un état mélancolique, évoque une jeunesse d’un rose passé, presque triste mais perçu par les yeux de l’enfance, par la candeur touchante de celle qu’elle était à ses dix ans puis de l’adolescente blasée et déjà nostalgique qu’elle allait devenir, silhouette hantant un greasy spoon anglais décidément bien différent des cafés parisiens où planent les spectres des auteur(e)s qu’elle envie et admire.

Après avoir intelligemment construit ce premier opus comme les réponses au « Pourquoi j’écris » de George Orwell, concentrées en quatre parties courtes, « visée politique », « inspiration historienne », « pur égoïsme » et enthousiasme esthétique », voici venu le temps de la mise en pratique de l’écriture. Dans le deuxième volet de ce triptyqueLa propriété privée n’est pas encore paru –, Deborah Levy examine la place d’une femme dans la société, le rôle d’épouse et de mère, de tenancière de foyer. Elle raconte le divorce et le naufrage d’une navire qu’il est vain de vouloir rejoindre, la douleur de l’émancipation, le sinistre de l’immeuble où elle élit domicile avec ses deux filles. Auteure, toujours, elle évoque son quotidien, ses rituels d’écriture dans le cabanon sous le pommier, dans le jardin de Celia. Elle s’attarde aussi sur les considérations d’artistes d’aujourd’hui et d’hier, de féministes qui ont marqué leur temps – Beauvoir, Duras. Par fragments, elle étale et condense états d’âme et traits d’esprit, réflexions familiales et sociétales, sa plume toujours empreinte d’une justesse certaine et d’un piquant très british, elle qui a pourtant dû s’habituer au pays du brouillard et du ketchup, des frites et des robots. Sous cette couverture d’un jaune pétillant, elle fait aussi le deuil de sa mère, première femme de sa vie qui a impulsé la dynamique de son existence, qui a construit celle qu’elle est devenue. Trois générations de filles, trois libertés à conquérir.

Deborah Levy a reçu le prix Femina étranger 2020 pour ces deux premiers pans de son triptyque, gracieusement traduit par Céline Leroy.

Deborah Levy – Le coût de la vie / Ce que je ne veux pas savoir
[Things I Don’t Want to Know / The Cost of Living – traduit par Céline Leroy]
Editions du Sous-sol
144 pages / 160 pages
20 août 2020
16,50 euros / 16,50 euros

Ils/elles parlent aussi de Ce que je ne veux pas savoir : Une libraire blogueuse. Lire en buvant un café. Les mafieuses. Loup bouquin. Delphine Folliet. Lettres d’Irlande et d’ailleurs

Ils/elles parlent aussi du Coût de la vie : Thomas Louis. Une libraire blogueuse. Loup bouquin. Le kilomètre manquant. Worldcinecat. Mumu dans le bocage.

9 réflexions sur “Ce que je ne veux pas savoir / Le coût de la vie, Deborah Levy

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s