La rivière, Peter Heller

L’indolence trompeuse de la rivière

Le rythme de ce roman est fluctuant, aussi indocile que les flots d’une rivière, ondoyant, poétique et âpre, éthéré et sublime. Les phrases de Peter Heller, longues puis courtes, enflammées puis non-verbales immergent le lecteur dans un panorama d’une acuité grandiose. Wynn et Jack sont dans leur canoë, pagaient lentement dans la chaleur moite et déjà automnale d’une fin août dans le Nord Canadien, non loin du Canada. Pour un semestre, ils ont quitté l’université où ils se sont rencontrés, et ont soigneusement préparé leur descente de la Maskwa River vers l’aval, la baie de l’Hudson. Les bois, le courant tranquille, les oiseaux et les éclaboussures qui rafraîchissent, les galets qui roulent et la rivière d’étoiles qui se reflète dans l’eau : les Huck Finn et Jim de Mark Twain, leur radeau et leur langueur paisible ne sont jamais loin. Au loin, un incendie a commencé à manger les épicéas et les bouleaux, engloutissant peu à peu la forêt et ses habitants, imprégnant l’air de fumée et asséchant bientôt les gorges. Leur périple prend un tour dangereux, l’ombre d’un homme et la lueur orangée du brasier donnent une teinte sinistre à la rivière où les deux héros naviguent, cernés par les arbres…

Peter Heller, maître des registres littéraires

Malgré le vent et l’odeur fraîche du brouillard qui les encercle, ils sont au cœur d’un huis-clos, prisonniers de leur soif d’aventure et de liberté. Ils n’ont d’autres choix que de pagayer pour espérer prendre le feu de vitesse. Brillamment traduit par Céline Leroy, ce roman joue avec les sensations, brouillant l’espace pour le transformer en une berge bientôt magnifiée par les aurores boréales qui illuminent parfois le ciel nocturne. Ainsi, après Zoomania d’Abby Geni, la traductrice témoigne une nouvelle fois de sa capacité à traduire les ressentis du corps et à plonger en plein cœur de la vie sauvage. Entre Pete Fromm et David Vann, La rivière serpente sur les terres du nature-writing tout en mettant en avant la complexité de l’âme humaine. Wynn est serein, rêveur, profondément bon, et n’est pas capable de voir le mal chez l’autre. Jack, lui, a appris à se méfier et à écouter son sixième sens, quitte à malmener son meilleur ami pour le ramener à la raison. Cette complémentarité de façade se fissure quand l’imprévu menace, et se transforme en une tendre adversité qui pourrait bien avoir de graves conséquences. Les paragraphes de Peter Heller sont courts, changeants, passent d’un esprit à l’autre, de Wynn à Jack puis de Jack à Wynn, permettant ainsi de jouer avec les caractères, d’étudier les attitudes des deux héros, traversés par de douloureuses réminiscences, le passé influant sur le présent.

Merci aux éditions Actes Sud qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Peter Heller – La rivière
[The River – traduit par Céline Leroy]
Actes Sud
6 mai 2021
304 pages
22 euros

10 réflexions sur “La rivière, Peter Heller

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  2. « Entre Pete Fromm et David Vann, La rivière serpente sur les terres du nature-writing tout en mettant en avant la complexité de l’âme humaine »… Voilà Cécile, tu m’as convaincu, ajouté à ma PAL Babelio. Je lis un très beau livre en ce moment, dans cette lignée « Le fleuve des rois » de Taylor Brown. Nous en reparlerons car je suis sûr qu’il te plairais. Chronique à venir ! 😊

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