Emma Cline, en se glissant ainsi dans la peau d’Harvey Weinstein avant la fin de son procès, avant le verdict qui le privera de sa liberté, passe du côté de l’agresseur, un agresseur devenu presque aussi inoffensif qu’un enfant capricieux. Son roman si court, sa novella en fait, est d’un cynisme absolu, d’un pathétique incommensurable. Harvey, anti-héros par excellence, est dépeint comme un être fragile mais entêté, l’esprit brouillé par la douleur et par la nouvelle lubie qu’il s’est trouvée – adapter White Noise (Bruit de fond) de Don DeLillo qui habite la maison voisine, croit-il. Nous sommes bien loin de The Loudest Voice où l’harceleur, l’assaillant tout puissant, Roger Ailes, était présenté comme régnant sur son empire, indétrônable – à la place, Cline imagine un « monstre » devenu puéril, presque candide dans sa certitude de passer outre, outre la justice, en homme de vertu qu’il est certain d’être. En effet, la menace de sa condamnation plane peu sur lui, par vagues légères, bouffées d’angoisse anecdotiques. Elle embrasse son point de vue mais prend soin d’utiliser, malgré tout, une narration, certes omnisciente, mais externe à ce héros controversé. Autour de lui, gravitent ses serviteurs, majordome, médecin, infirmière, avocat et proches, tous ayant signé une clause de confidentialité. La solitude l’étreint et une pointe de pitié naîtrait presque chez le lecteur, pitié pour cet homme âgé, malade, obèse, sûr de son bon droit et incapable de discerner la faute – les fautes – qu’il a commises.

C’est là le tour de force d’Emma Cline : parvenir à transformer Harvey Weinstein en homme lambda, en agresseur qui flirte avec le statut de victime, qui se noie dans un auto-apitoiement qui la fascine : « c’est la façon dont ce personnage s’illusionne lui-même, le fait qu’il croie qu’il sera déclaré innocent » qui est au cœur de ce livre, qui en est même à l’origine, affirme-t-elle aux Inrockuptibles. Même si l’ironie laisse de marbre et ne fait pas systématiquement mouche, Harvey a le mérite d’être porté par une grande audace et une belle ambition – montrer que le monstrueux « est souvent beaucoup plus ordinaire et familier qu’on ne le croit ».

Merci aux éditions Table Ronde qui en contribuant à enrichir aVoir aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Emma Cline – Harvey
[Harvey – traduit par Jean Esch]
Table Ronde
6 mai 2021
112 pages
14 euros

Ils/elles en parlent aussi : L’atelier de Ramette 2.1. Mille (et une) lectures de Maève. Sur la route de Jostein. Plaisirs à cultiver. Dealer de lignes

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