Milkman, roman imprégné de la lumineuse grisaille irlandaise

Dans Milkman, Anna Burns raconte l’Irlande du Nord et ses Troubles. Conformément à sa volonté de tout anonymiser, femmes et hommes, lieux et animaux, l’auteure situe son histoire dans un village sans nom, « de ce côté de l’eau », loin de l’Angleterre et des loyalistes – proche mais loin, résolument clos à leur influence. « Sœur du milieu », la narratrice, habite donc un district de « renonçants », de nationalistes déterminés, vit dans une famille endeuillée par ce conflit, comme tant d’autres. Ainsi, sa vie lui paraît normale, ou en tout cas, pas plus anormale que celle de ceux qui l’entourent. Mais bientôt, « laitier » qui n’est en fait pas vraiment un laitier mais davantage un paramilitaire, jette son dévolu sur elle, veut faire d’elle sa maîtresse, et qu’importent les vingt-sept ans qui les séparent. Les rumeurs enflent alors, frôlent l’héroïne jusqu’à bientôt la faire frissonner puis vaciller, presque choir, poussée par sa m’ma, par son premier beau-frère et sa sœur aînée, à peine consolée par son peut-être-petit-ami et ses chtites sœurs. Dans cette grisaille, un ciel de coucher de soleil vient comme une épiphanie ouvrir l’âme de la jeune femme, émousser ses sensations et, paradoxalement, réveiller son inquiétude grandissante. Quant aux dernières lignes, leurs couleurs soulignent elles aussi l’ombre du récit, l’éclairent d’une pâle lumière qui adoucit sa rugueuse rigueur.

Anna Burns, magicienne des mots

Les mots d’Anna Burns ont une sorte de magie, de pouvoir performatif qui nous englue dans les pages, nous alourdit, nous capture autant que l’héroïne, piégée dans ce milieu orthodoxement catholique, orthodoxement rebelle. La logorrhée hallucinée et envoûtante de l’auteure nous plonge violemment dans une ambiance sombre, presque sinistre, cendrée et lointaine. Les répétitions, les anaphores, les longues phrases hachées par la ponctuation ont quelque chose d’hypnotisant. « Sœur du milieu » est à part dans cette société miniature, régie par des lois absurdes et abusives, encore plus pour les femmes – on se rappellera d’ailleurs ce qu’écrit Sinéad Gleeson à ce sujet dans Constellations, un livre ayant pour toile de fond l’Irlande d’aujourd’hui, toujours aussi rétive à l’avancement des droits du « deuxième sexe ».

La narratrice sort du cadre, lit-en-marchant, agit après mûre réflexion et pense, pense beaucoup, tout le temps, nous emportant dans le flot agité de son esprit, allers et retours d’avant en arrière, pour revenir à ce harcèlement qui ne peut être qualifié ainsi à l’époque où elle le subit. Ouvrir Milkman, c’est accepter d’être emmené ailleurs, signer pour un exercice intellectuel exigeant mais immersif. L’action, lente, est portée par un rythme locutoire intense et cette ambivalence confère toute sa singularité à ce roman, lauréat du Man Booker Prize 2018.

Anna Burns – Milkman
[Milkman – traduit par Jakuta Alikavazovic]
Joëlle Losfeld
11 février 2021
352 pages
22 euros

Ils/elles en parlent aussi : Books, moods and more. Lire peu ou Proust. Dealer de lignes. Good books, good friends. La viduité. Mille (et une) lecture de Maeve. Les Boggans. Lettres d’Irlande et d’ailleurs. Sur la route de Jostein. Mélie et les livres. Les papiers de Calliopée

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