Bruit de fond, Don DeLillo

Empreinte d’une ironie infinie, la plume de Don DeLillo embrasse les extravagances de notre temps, de la société de consommation et de la technologie. Pourtant écrit en 1984, Bruit de fond (White Noise) est d’une acuité brûlante. Écrit à la première personne, ce roman plonge le lecteur dans les pensées plus ou moins rationnelles de Jack Gladney, spécialiste d’Hitler et professeur au College on the Hill, non loin d’Iron City – le nom témoignant de l’aversion post-moderniste de l’auteur pour ces villes de verre et d’acier qui mangent le monde. Si le héros se retrouve régulièrement dans des situations d’un absurde délicieux, il ressemble beaucoup au commun des mortels et semble avoir les mêmes interrogations existentielles que tout un chacun – à quelques exceptions près. DeLillo prend un malin plaisir à se saisir des peurs qui gangrènent le monde occidental – la terreur qu’inspire la mort, l’ambivalence de la technologie, le danger que l’homme est pour l’homme –, et à porter sur elles un regard amusé et profondément cynique. On pensera ainsi à Tu ne désireras pas, paru il y a peu, Jonathan Miles marchant dans les pas de DeLillo et le suivant dans cette satire acerbe.

Son narrateur, père de famille et vivant avec sa quatrième épouse, ne parle pas allemand malgré son sujet d’études et tâche de protéger les siens des affres de la vie – sa femme qui aime à courir les marches pour mincir, le regard rivé à son plus jeune enfant, sa fille adepte des tartines brûlées, sa belle-fille prompte à se pencher à toute heure dans son dictionnaire des substances pharmaco-chimiques du haut de ses onze ans et son fils d’un scepticisme sans nom. Ce dernier n’est d’ailleurs pas sans rappeler le Louis des Phénomènes naturels de Jonathan Franzen, celui-ci puisant dans la bibliographie de son maître à penser pour à son tour s’établir en tant qu’auteur, tel un jeune adolescent qui tenterait de contenter ses parents avant de s’en détacher pour mieux éclore.

Dans Bruit de fond, il y a un peu de John Irving et de son œil désabusé et insolent que l’on retrouve dans son Monde selon Garp. Véritable réflexion sur la mort et sur l’inquiétude qu’elle suscite, ce livre est parcouru d’échos, d’impressions de déjà-vu similaires à celles qui traversent les personnages, victimes d’un nuage chimique échappé d’un train accidenté. Les dialogues sont d’une rare intelligence, pleins d’esprit, rapides et rythmés, ce qui rattrape les quelques longueurs du livre. La télévision et la radio répondent (presque) aux protagonistes, quelques phrases s’en échappant parfois, sans rapport avec les discussions, comme rappel de leur présence inébranlable dans les foyers modernes.

Toujours d’une actualité saisissante, Bruit de fond fut le lauréat du National Book Award en 1985.

Bruit de fond – Don DeLillo
[White Noise]
Penguin Books
1984
326 pages

Ils/elles en parlent aussi : Les livres que je lis. La lectrice à l’œuvre

13 réflexions sur “Bruit de fond, Don DeLillo

  1. Ping : Harvey, Emma Cline – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

  2. hugogogadgetto

    Un nuage de gaz toxique qui menace la population… Après lecture de ce roman, j’avais été surpris d’apprendre que sa publication datait d’un ou deux ans avant la catastrophe de Tchernobyl !

    Aimé par 1 personne

  3. auteur à découvrir, le thème m’attire comme toujours…
    Merci de me rappeler que je n’ai toujours pas lu « Le monde selon Garp » qui commence à s’impatienter dans ma bibliothèque…
    Mais il est en bonne compagnie entre « Suite française » et  » La cathédrale de la mer » donc je sais précisément où….

    Aimé par 1 personne

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