Shaka King retrace avec ce deuxième long-métrage le parcours de William O’Neal, son entrée et son évolution sinueuse au sein des Black Panthers, micro chevillé à la poitrine, mort chevillée à l’âme. Ce voleur de voitures pris sur le fait est envoyé comme indic par le FBI, chargé d’observer et de dénoncer, de rédiger des comptes-rendus, de dessiner des plans. D’instiller un poison mortel dans les veines du parti. Ce Judas embrasse pourtant certaines des convictions de ses frères de peau et de cœur, de ses camarades de lutte. Outre l’œil de Hoover au sein du mouvement, il est aussi l’œil du spectateur dans ce film. Il lui permet d’avoir accès à la vie privée et publique de Fred Hampton, le « Black Messiah » du titre, vice-président puis leader des félins au pelage d’encre dans l’Illinois. Derrière le pupitre, loin des planches et de ses discours survoltés et aussi rythmés qu’une chanson prophétique, c’est aussi un homme amoureux, tendre, même si toujours habité par la rage de vaincre, la rage de mettre fin aux abus policiers et à la persécution – quitte à passer par la violence. La guerre, par le peuple, pour le peuple – d’où sa volonté indéfectible d’unir les pauvres, les opprimés de tout temps. Noirs, défavorisés et Latinos se réunissent donc sous la bannière du fauve bondissant, la colorant d’arc-en-ciel en devenant la Rainbow coalition, décidés à en finir avec l’ostracisation.

Judas and the Black Messiah est donc un biopic oblique, indirect parce que présenté par le regard du traître, de la taupe, merveilleusement interprétée par Lakeith Stanfield, que Shaka King retrouve après son court-métrage de 2017, LaZercism. Sa présence tranquille et pleine d’ironie devient de plus en plus tragique, son regard se noircit, se teinte de doute et de douleur à mesure que la réalisation avance – et pourtant, il continuera à renseigner le FBI pendant des années, bien après la date qui clôt le film. Daniel Kaluuya, également présent au casting de Black Panther et des Veuves de Steve McQueen, brille également par la force paisible mais exaltée qui se dégage de lui, par son pacifisme explosif. Les différentes facettes de cet homme oxymorique apparaissent tour à tour alors que son regard déterminé accroche la caméra de Shaka King. Il est ainsi le lauréat de l’Oscar et du Golden Globe du meilleur acteur dans un second rôle pour sa prestance et l’ambivalence de son jeu. Judas and the Black Messiah rejoint les longs-métrages engagés qui lèvent le voile sur un pan de l’histoire noire-américaine nominés cette année, aux côtés du Blues de Ma Rainey, de One Night in Miami… et des Sept de Chicago notamment.

Quelques fusillades éclatent ici et là, partie prenante de ce genre qui oscille entre thriller et biopic, espionnage et hommage, collant au passé de ce parti, loin d’être immaculé comme le rappelle subtilement le réalisateur. Pourtant, on pourra sans doute lui reprocher une certaine polarité, un manichéisme peut-être trop criant, et ce malgré la présence humaine et (presque) sereine de Roy Mitchell (Jesse Plemons), agent référent qui dirige de l’extérieur sa marionnette en la personne  de William O’Neal, obéissant inlassablement à un Hoover vieillissant mais toujours aussi luciférien qu’à ses débuts, incarné par Martin Sheen.

De : Shaka King
Avec Daniel Kaluuya, Lakeith Stanfield, Jesse Plemons
Genre : biopic / thriller / drame
Durée : 2h06
Disponible sur Canal + à la demande

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