À travers ces éclats d’une femme, ces brisures d’un être morcelé, divisé, cassé, Mathilde Janin dit le traumatisme et la reconstruction. Elle étoile une vie, en livre des bribes qu’elle lie ensuite avec adresse de sa plume aux phrases courtes qui bientôt prennent de l’ampleur, se déploient dans toute leur belle dureté. Éros et Thanatos cohabitent, se frôlent – la souffrance et l’amour.

Nicola a plusieurs faces, tel notre satellite elle gravite autour de ce roman qui lui-même gravite autour d’elle, tâchant d’apercevoir l’astre sous tous ses angles. Tantôt pleine, tantôt mince croissant, la lune se cache, mute, timide et mutine. Jeune adolescente, elle est seule non par choix mais à cause des circonstances. Il lui manque l’étincelle qui attirerait les autres puisque la lune se contente de refléter la lumière sans en émettre. Et puis la rencontre qui la transforme, l’illumine. L’amitié vraie, puis le premier amour, puis la déchirure. Nicola affabule. Elle garde en elle toute une part d’ombre dans laquelle elle puise ses mensonges, elle dissimule celle qu’elle est vraiment, par crainte du regard, du jugement. Des années plus tard, le même schéma se répète, l’amitié folle, le glacis d’amour qui bientôt gèle et blesse. Pourtant, la sororité à l’origine de ce titre, Soror, est bien au cœur de ce livre, ce qui fait tenir le récit autant que les personnages, ce qui leur permet d’être et d’exister. Elles se reposent sur leur sœur d’âme, d’esprit, de moment, elles partagent tout, fusionnent presque, jusqu’à ce que la lune devienne un soleil éblouissant et égocentré, bouillonnant et manquant d’imploser.

Les métaphores fleurissent les pages, la nature se pare de traits humains, les objets deviennent vivants, les hommes et les femmes prennent des allures bestiales puis redeviennent des silhouettes estompées. Tantôt la netteté des scènes décrites aveugle, aussi précise que sous les rayons d’août, tantôt elles se brouillent comme sur un vieux polaroïd. Mathilde Janin crée un album photo, intercale des aquarelles entre deux clichés fanés. Sa narration est éclatée, aussi fragmentée que l’héroïne blessée qu’elle raconte. Les focalisations se relaient, se mêlent et se mélangent, les contours flous brouillant l’espace entre les corps. À l’image de Raven Leilani dans Affamée, l’auteure fait le récit de la féminité d’aujourd’hui et de la dernière décennie du siècle passé, elle décrypte les stratagèmes du cerveau qui camoufle pour protéger, qui oublie pour préserver, faisant saillir une folie latente.

Merci à Actes Sud qui en contribuant à enrichir aVoir aLire a également contribué à enrichir ce blog.

Mathilde Janin – Soror
Actes Sud
3 mars 2021
256 pages
20 euros

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