Pour ce premier voyage outre Atlantique, de ce côté de l’océan, les éditions Gallmeister ont choisi un texte fort, dur mais non dénué de tendresse. Comme si souvent dans les romans américains de leur catalogue, une famille est au cœur de cette histoire italienne, une famille malheureuse contre laquelle le destin s’acharne. Loin de la bonté du père de Betty, Luigi Ceresa est sévère, sans aucun amour pour ceux qu’il élève au-dessus de sa boulangerie de Serra de’ Conti, petit village des Marches. Violante, sa femme, est aveugle et ses entrailles sont « maudites » : ses enfants meurent, les uns après les autres, fauchés par un souffle trop puissant pour qu’ils lui résistent. Lupo et Nicola sont les deux survivants de la portée. Le premier a la peau mate, les cheveux d’ébène, les yeux noirs et la silhouette haute et ferme. Le second est « mie de pain », blond et pâle, fragile et poltron. Pourtant, Lupo et sa force de loup protègent son frère, l’enveloppent d’une étreinte mêlant douceur et dureté. Des cinq lits de leur chambre, seul un est occupé, celui qu’ils partagent comme des jumeaux, comme des enfants qu’ils ne sont pourtant plus. Au-dessus des rues qu’ils foulent, des champs où frappe le soleil brûlant du début du XXème siècle, veillent le couvent et les sœurs qui y vivent, blotties sous l’aile de la Moretta. Cette femme et son nom mythique de l’autre côté des Alpes ont inspiré Giulia Caminito – sa capture, son esclavage, son arrivée en Italie après les étendues désertiques du Soudan. À partir de son passé, elle a tissé un personnage résolu et ambivalent. Liée aux Ceresa par un secret qui pulse et fait battre Un jour viendra, l’ombre bienveillante et intraitable de l’abbesse rafraîchit les maisons et apaise les âmes, berce les mères qui perdent fils et père, mari et frère dans les combats de la Grande Guerre, mais peine à tempérer les ardeurs des anarchistes.

Les longues phrases de Giulia Caminito donnent un rythme lancinant à son roman, semblables à des versets où les mots se bousculent et se culbutent, se contredisent et font naître des paysages dans la tête des lecteurs. Certaines images interrogent, dérangent, d’autres amènent une âcre finesse sur le sol fertile où poussent vignes et citronniers. La chronologie bafouille, va et vient, éclats d’une vie éclatée, brisée mais debout. Également hommage au grand-père de l’auteure, Un jour viendra mêle subtilement récit familial, poésie douloureuse et histoire politique d’une Italie aux balbutiements de sa réunification.

Merci aux éditions Gallmeister qui en contribuant à enrichir AVoir ALire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Giulia Caminito – Un jour viendra
[Un giorno verrà – traduit de l’italien par Laura Brignon]
Gallmeister
4 mars 2021
288 pages
22,60 euros

Ils/elles en parlent aussi : Read look hear. Au fil de l’histoire. Une souris et des livres

7 commentaires »

    • Tu ne risques pas grand chose, Luigi n’est pas du tout attachant, il est dur et peu aimant, et il apparaît davantage comme une ombre que comme un personnage de premier plan…
      Les derniers titres m’ont déçue mais certains totems sont de vraies pépites. Celui ci est le premier hors du sol américain. Mais c’est vrai que de nombreux blogueurs/ses sont fans (moi comprise même si je freine un peu depuis quelques mois).

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