Les sept de Chicago se construit lentement, au fur et à mesure que les plans se succèdent. Avec ce long­-métrage, Aaron Sorkin revient sur un procès mythique de l’histoire des États-Unis, tout aussi révoltant que celui qui s’ouvrit contre les Central Park Five dont il est question dans la série When They See Us (Dans leur regard). Vingt-ans avant cette audience, en 1968, des émeutes embrasent le pays, provoquées par la guerre, par le président Johnson, par le racisme, par la mort de Martin Luther King. À Chicago, alors que se tient la convention démocrate qui doit décider du futur candidat du parti bleu à la présidentielle, des hippies, des étudiants et des intellectuels marchent dans les rues contre les massacres au Vietnam et contre Johnson dont le mandat arrive pourtant alors à son terme. Ils sont bientôt sévèrement réprimés par la police sous l’impulsion du maire Dailey et les organisateurs de ce rassemblement – Abbie Hoffman, Jerry Rubin, David Dellinger, Tom Hayden, Rennie Davis, John Froines et Lee Weiner – atterriront devant la cour d’un tribunal un an plus tard (en 1969) : la marche pacifique a dégénéré et des affrontements avec les forces de l’ordre ont éclaté.

Bobby Seal (l’un des deux fondateurs du Black Panther Party), à Chicago pour quelques heures pendant les manifestations, est le huitième des sept de Chicago : il est également mis en accusation par l’administration Nixon, sans avoir droit à un avocat puisque le sien est à l’hôpital lors de l’ouverture du procès et qu’aucun ajournement n’est envisagé par le juge.

Sacha Baron Cohen incarne Abbie Hoffman, connu pour être l’un des créateurs du Youth Movement Party (donc le premier hippie), un anarchiste acerbe et plein de dérision – sa performance lui vaut d’ailleurs une nomination pour les Golden Globes 2021. À ses côtés, Eddie Redmayne (oscarisé pour son interprétation de Stephen Hawking dans Une merveilleuse histoire du temps) prête ses traits à Tom Hayden, sans conteste le héros de ce long-métrage, celui qui offre à la caméra ses souvenirs et permet de lever le voile sur les premières étincelles du brasier.

La réalisation choisit en effet de présenter les événements de manière non-chronologique, de propulser le spectateur dans le bureau du procureur puis face au juge avant qu’il n’en comprenne les raisons. Par flashbacks, Aaron Sorkin livre ensuite des bribes des manifestations, laisse à voir ce qui a progressivement mis le feu aux poudres et dévoile des éclats de la vie de ses sept héros, mêlant pour ce faire images d’archive et séquences filmées dans une anarchie baroque et souvent badine qui donne du charme à son deuxième film. Il s’est déjà démarqué auparavant en pilotant The Social Network et la délicieuse série The West Wing.

Ainsi, Les sept de Chicago se centre davantage sur le procès et les manœuvres plus ou moins légales de l’accusation que sur les figures historiques qui y sont jugées – comme un pendant de ce qui s’est joué pendant le mandat de Trump, farce reposant sur des quiproquos, des failles hasardeuses et flirtant avec les limites de la loi… Malgré tout, le réalisateur parvient à instaurer une sympathie certaine pour ses protagonistes, notamment grâce à son habileté à jouer avec la temporalité et les différents genres. Les décors s’alternent : salle où Abby se livre à un one-man show, tribunal où témoignages, contre-interrogatoires insolites, insensés, et échanges insolents avec le juge se succèdent, Chicago brouillé par la mémoire dans laquelle le spectateur est plongé, captations des rues et des événements en noir et blanc, maison où cohabitent les Sept et leurs avocats. Finalement, émotion et humour se succèdent, imbriqués l’un dans l’autre alors que cet imbroglio cinématographique rappelle que les empreintes du passé laissent des traces sur la terre du présent : il est d’ailleurs nominé dans de nombreuses catégories aux Golden Globes 2021 (dont celles de meilleur film dramatique et de meilleur réalisateur).

De Aaron Sorkin
Avec Yahya Abdul-Mateen II, Sacha Baron Cohen, Joseph Gordon-Levitt
Genre : Drame historique
Durée : 2h09
Plateforme : Netflix

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18 commentaires »

  1. Merci pour la mention en fin de critique, ainsi que pour les précédentes. Même si je ne prends pas toujours la peine de répondre (je m’en excuse), j’apprécie beaucoup la démarche. Beau billet, pour un film que j’ai de surcroît particulièrement aimé.

    Aimé par 1 personne

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