Le noir et blanc choisi par Sam Levinson pare les traits de Zendaya d’ombres et de doute, de douleur et de fébrilité. Malcolm & Marie est avant tout un écrin que le réalisateur de la série Euphoria offre à son actrice fétiche, à sa muse – après tout, c’est elle qui l’a contacté pour lui demander d’écrire un film pendant le confinement. John David Washington (vu dans BlackKklansman notamment) et son jeu tout en exubérance parfois braillarde soulignent la justesse des expressions de celle qui incarne Marie, son exaspération bientôt mâtinée d’une fragile souffrance amoureuse. Les deux acteurs sont seuls en scène : le huis-clos tourné en deux semaines pendant la deuxième quinzaine de juin se centre sur le couple et sur leur relation qui bat de l’aile. Malcolm est un réalisateur qui commence à percer, bien que ses œuvres soient souvent réduites à sa couleur de peau et donc racialisées à son grand agacement. Quant à Marie, du haut de ses vingt-quatre années, elle a déjà fait face à plus de traumatismes que nombre de femmes plus âgées – une brève carrière d’actrice, une overdose, une addiction destructrice et plusieurs cures… Tout le long du chemin, Malcolm l’a soutenue, pour la priver de son histoire et nourrir son inspiration de cinéaste croit-elle, oubliant ensuite de la remercier en public. Ce point de départ fait d’ailleurs écho à une anecdote réelle, le réalisateur ayant commis la même bévue lors d’une projection d’Assassination Nation (2018).   

Ainsi, après une longue soirée de première, Malcolm et Marie reviennent dans leur demeure isolée toute en baies vitrées, comme une version luxueuse et moderne de celle qu’on imagine être la maison des Lisbon dans Virgin Suicides (Jeffrey Eugenides) ou celle de Danny et Maeve dans La maison des Hollandais (Ann Patchett). Marie prépare un mac & cheese à son cher et tendre tandis qu’il déblatère sur son succès, puis, appuyée à l’encadrement d’une des fenêtres, elle tire sur sa cigarette vulgairement embrasée à la flamme d’un allume-feu, blasée alors que Malcolm continue son monologue enflammé. Robe de soirée et paillettes, faux cils et or sur les paupières seront bientôt remplacés par un débardeur et une culotte dont la blancheur tranche sur le noir du fond et de ses cheveux mouillés. Pendant toute la durée du long-métrage s’alterneront cris et larmes puis tendre réconciliation, le ressentiment ne tardant jamais à reparaître et à briser la douce langueur amoureuse qui ne dure qu’un temps.

Malgré certaines longueurs et le débit survolté de John David Washington, Malcolm et Marie reste une œuvre d’art dans sa réalisation, dans son esthétique si soignée. Les glaces et les baies parlent, supports de reflets estompés qui créent des jeux de miroir poétiques. Le jazz s’échappant des vinyles de Malcolm s’élève en volute, berce cette nuit interminable. Puis, d’un clic, les deux héros font dire à la bande-sonore ce qu’ils ne peuvent plus exprimer par des mots – « Get Rid of Him » de Dionne Warwick ou « Wasted » de Nnamdi porteurs d’un message plus clair que les mots et reproches qu’ils s’assènent. Les influences artistiques de Sam Levinson sont évidentes – la classique scène dans la baignoire, champ contrechamp déchirant, les pleurs silencieux de Marie répondant aux pics assassins de Malcolm ne seront pas sans évoquer nombre de classiques. Outre la réflexion sur le couple, la réalisation s’attarde aussi sur le cinéma et sur la création artistique, un réalisateur se nourrissant de ceux qui l’entourent, suçant la chair de ceux qu’ils sont, d’après Marie…

De : Sam Levinson
Avec John David Washington, Zendaya
Genre : romance dramatique
Durée : 1h45
Plateforme : Netflix
Bande annonce disponible ici

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13 commentaires »

  1. J’avais repéré ce film sur Netflix. L’acteur, fils de Denzel Washington, je l’ai vu dans Tenet de Nolan où il est charismatique. Zendaya, je la découvrirais dans ce film dont tu nous parles si joliment. J’ai vu la bande annonce et l’esthétique est très travaillé, en noir et blanc, un peu comme dans « Roma » de Alfonso Cuaron que j’avais adoré. Merci Cécile 😊

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    • Les deux acteurs sont charismatiques en effet, même si Zendaya illumine tout le film de sa présence. Je n’avais pas accroché avec Roma (peut être faudrait il que je réessaye, je n’avais pas beaucoup persévéré…) mais oui ici aussi l’esthétique est sublime, c’est même l’intérêt principal de la réalisation 😉
      Merci à toi !

      Aimé par 1 personne

    • Je comprends, le rythme binaire qui oscille entre apaisement et dispute a tendance à lasser mais l’esthétisme a eu raison de mes réticences 😉
      C’est moi aussi un acteur que j’aime beaucoup… son fils joue merveilleusement bien dans BlackKKlansman de Spike Lee même si, ici, il a un peu le rôle d’une tête à claques.
      J’espère que l’ennui se dissipera (et sinon, abandonne, tout le monde n’est pas sensible aux mêmes choses !)
      Bises

      Aimé par 1 personne

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