Tu ne désireras pas, Jonathan Miles

Tu ne désireras pas (Want Not) est bâti à la manière d’un triptyque, chacune des toiles faisant écho à l’autre, communiquant avec sa voisine. L’alternance entre trois personnages, trois environnements différents rythme le roman. Les longues phrases de Miles s’enroulent sur la page, lignes après lignes, sans doute conséquence de sa volonté de se plonger dans la psyché de ses héros. D’un côté, Micah et Talmage, squatteurs new-yorkais qui se revendiquent freegans (libertaires et végans) et considèrent donc la société de consommation comme profondément pernicieuse et l’humanité comme engluée en elle sans possibilité de s’en extraire – les déchets sont d’ailleurs le plus grand symbole de cette nuisance. De l’autre, Elwin Cross, professeur et linguiste, obèse et ancien chasseur, récemment séparé et tristement solitaire. Les déchets, ce sont ceux dont il se débarrassera sur un coup de tête, vidant la maison de la présence de celle qui est condamnée à devenir son ex-femme. Enfin, Sara constitue la dernière phrase de ce rythme ternaire. Veuve et mère d’une adolescente, elle s’est remariée à un magnat du recouvrement de dettes plusieurs années après le 11 septembre qui a emporté son mari et tous trois vivent dans un lotissement presque désert – jolie vue mais mauvaise qualité, condamné à devenir un dépotoir.

Chaque chapitre s’attarde sur le quotidien de l’un de ces trois foyers – plus que des héros, il s’agit de maisonnées, parfois bricolées et instables, mais familles malgré tout. Micah et Talmage, bientôt rejoints par Matty, se relayent pour focaliser, de même que le lecteur quitte bientôt l’esprit de Sara pour celui de son compagnon ou de sa fille. L’auteur parvient à exprimer le flot de l’esprit humain en créant huit personnages plus vrais que nature. Leurs pensées sont cohérentes, souvent drôles, la plume de Miles étant imprégnée d’une ironie incomparable. La distance qu’il paraît avoir sur notre société se combine à sa perception humaine extrêmement juste. Ce n’est pas un roman qui se lit pour son action, mais bien davantage pour son regard acerbe et acéré sur le monde.  

Jonathan Miles s’inscrit dans la lignée des post-postmodernistes, de Franzen et des autres, crée un environnement urbain profondément malsain et pointe du doigt les failles de notre mode de vie. Il s’attarde sur les questions existentielles qui agitent les hommes, vaines et bien creuses quand on prend en compte le destin de la planète et de l’humanité en son entier. En effet, la dimension environnementale est prégnante dans ce roman choral, aux facettes multiples. Là où Talmage et Micah refusent de laisser leur marque sur la Terre et préfèrent se contenter de diminuer l’empreinte des autres, Elwin, en tant que linguiste, est recruté pour rédiger un message d’alerte sur un site d’enfouissement de déchets nucléaires, et la famille de Sara est gangrénée par la vénalité. Si au départ le lien entre eux reste purement idéologique et abstrait, Jonathan Miles parvient avec une intelligence grandiose à tisser une toile très délicate et étonnement harmonieuse.

Merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture qui en contribuant à enrichir aVoir-aLire ont également contribué à enrichir Pamolico.

Jonathan Miles – Tu ne désireras pas
(Want Not traduit par Jean-Charles Khalifa)
Editions Monsieur Toussaint Louverture
4 février 2021
464 pages
24,50 euros

Ils/elles en parlent aussi : Littérature et culture. Un dernier livre avant la fin du monde

2 réflexions sur “Tu ne désireras pas, Jonathan Miles

  1. Ping : Bruit de fond, Don DeLillo – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s